Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée du Quai Branly accueillira en novembre le don Marc Ladreit de Lacharrière

Le milliardaire a offert 26 sculptures en 2018. Il aura droit à un espace signé Jean Nouvel. Pendant ce temps, les restitutions ressurgissent avec plein de problèmes...

"Maternité", avant 1952, art Senufo. Fragment.

Crédits: Claude Germain, Musée du Quai Branly, Paris 2020.

Dès le 26 novembre,le Musée du Quai Branly comptera un espace de plus. Fixe, pour ne pas dire figé, à moins que le donateur mette une nouvelle fois la main à la poche. L’institution vouée aux arts premiers va ainsi montrer la donation Marc Ladreit de Lacharrière. "La plus importante du genre faite à la France depuis 1945." Vingt-six œuvres phares, offertes en 2018. Cela dit, le public averti les a déjà vues. En 2016-2017, Branly proposait sous le titre de «Eclectique, Une collection du XXIe siècle» un ensemble de pièces possédées parle richissime Français. Un proche des lieux. Mieux vaut aujourd’hui avoir un milliardaire dans la manche pour un musée. Zurich ou Bâle en savent quelque chose!

Le don se limite bien sûr aux arts africains ou océaniens. De l’exposition ne restent ainsi ni la sculpture grecque des Cyclades, ni celle de la Rome antique. A fortiori pas la peinture abstraite du XXe siècle. Un mélange moins détonant qu’il peut sembler. Il s’agit même aujourd’hui du "cocktail" le plus à la mode quand on a les moyens. Or Marc Ladreit de Lacharrière, qui a commencé à acheter en 2003 seulement, les a les fameux moyens financiers. On connaît le monsieur. Il est souvent question de lui dans la presse économique. La presse tout court en a également énormément parlé au moment de l’affaire Fillion en 2017. L’homme était un des employeurs fictifs de Penelope Fillion, ce qui lui a du reste valu une condamnation pénale. Une chose bien oubliée aujourd’hui. La preuve, c’est que je vous en parle.

Le sabre contesté

Jean Nouvel construira l’écrin idoine pour ces 26 pièces, qui se verront dotées de tout l’environnement multimédias voulu. L’ineffable architecte parle d’une idée «originale et poétique». On verra bien lors de l’inauguration sous la houlette du nouveau directeur, le Kanak Emmanuel Kasarhérou. L’homme qui avait précisément organisé à Orsay, à la fin du règne de Stéphane Martin, la grande exposition sur les nouvelles acquisitions du musée. Une présentation (réussie) dans laquelle il s’agissait de marcher sur des œufs, en l’occurrence exotiques. Autruche ou casoar. Comment faire accepter de telles adjonctions, alors que le monde conscientisé de la culture ne parle que de restitutions?

Marc Ladreit de Lacharrière. Photo Patrick Kovarik, AFP.

A ce propos, les choses avancent. Oh, la politique des petits pas! Chacun sent que le jeune Emmanuel Macron a ouvert la boîte à Pandore avec ses déclarations d’intention à Ouagadougou en 2017. La France va ainsi rendre au Sénégal le sabre d’El Hadj Oumar Tall, aujourd’hui au Musée de l’Armée. La chose poserait selon certains deux problèmes. L’un est matériel, mais grave. On se serait trompé d’arme. Celle retenue n’a jamais appartenu à l’intéressé. L’autre question serait d’ordre politique. Le chef soumis aurait été l’un des grands djihadistes du XIXe siècle. Une chose qui ne parlerait pas en sa faveur dans le monde actuel.

Un roi esclavagiste

Pour ce qui est des sculptures et du trône de Behanzin, rendues au Bénin, c’est encore plus compliqué. Là, pas de problème physique. Ces œuvres clinquantes, qui font penser à des accessoires pour une comédie musicale du Théâtre du Châtelet, sont bien celles saisies en 1892 par le général Dodds lors de l’incendie d’Abomey. Un feu provoqué la le roi pour faciliter sa fuite et non un acte criminel français, précisent certains historiens. Où les choses coincent ici, c’est sur la nature de Behanzin, devenu par une manipulation de l’Histoire le symbole de l’anti-colonialisme. C’était un roi esclavagiste, réduisant en servitude des peuples entiers. L’homme avait le sacrifice humain facile, ce qui ne peut guère passer pour une «exception culturelle». Si les Béninois actuel le vénèrent, les Yoruba voisins fêtent non sa chute. On peut dès lors comprendre que le Bénin ait temporisé afin de retarder la restitution. Il risque d’y avoir des problèmes diplomatiques à l’arrivée.

Mais tout cela, pour Macron comme pour Trump, n’est sans doute formé que de «faits alternatifs»...

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