Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée international de la Réforme se penche sur Théodore de Bèze

Le réformateur est né le 24 juin 1519 à Vézelay. Son empreinte a marqué Genève jusqu'à sa mort en 1605. Une exposition évoque cet homme multiple.

Le célèbre portrait de Théodore de Bèze à 24 ans. Peintre inconnu.

Crédits: MIR, Genève 2019.

Il est quelque part sous nos pieds. Ou du moins il y a été. Difficile de savoir où se trouve la dépouille de Théodore de Bèze, enterré à 86 ans dans l'ancien cloître de Saint-Pierre, démoli au début du XVIIIe siècle pour édifier cette Maison Mallet abritant aujourd'hui le Musée international de la Réforme. Ce qui reste sûr, c'est que les obsèques du grand homme ont fait tousser en 1605 les pasteurs genevois, comme le prouve une page du registre du Conseil aujourd'hui montrée au MIR. Ces personnes sourcilleuses craignaient que la tombe puisse faire l'objet d'une sorte de pèlerinage, transformant du coup Bèze en saint. Un comble pour le gardien de l'orthodoxie calviniste! L'enterrement a tout de même eu lieu selon la forme demandée par la veuve.

"Nous nous retrouvons dans la période des commémorations", explique Gabriel de Montmollin, en charge de l'institution privée. "Les choses ont commencé en 2009 avec les 500 ans de la naissance de Jean Calvin à Noyon. Puis il y a eu en 2017 le rappel de la révolution luthérienne. Nous en arrivons aujourd'hui à Théodore de Bèze, venu au monde le 24 juin 1519 à Vézelay, en Bourgogne." On a longtemps vu en Bèze le continuateur en chef de l’œuvre calvinienne. Une pensée lentement, mais sûrement fossilisée. "J'ai découvert un personnage fascinant par la multiplicité de ses facettes. Il y a en lui du poète, du négociateur, du théologien, de l'enseignant, du voyageur, du publiciste. Durant des décennies, à partir de 1560, il a possédé une dimension européenne." Et Gabriel de Montmollin d'évoquer le Colloque de Poissy, en 1561. Bèze, plus souple, avait été envoyé de préférence à Calvin pour participer à la tentative de rapprochement entre les Eglises voulue par Catherine de Médicis. Toute nièce de pape qu'elle était, la reine-mère se voulait pragmatique. On a passé à deux doigts d'une réussite avant que Bèze n'ait émis une phrase malheureuse sur la transsubstantiation, autrement dit sur la présence réelle (ou non) du Christ dans le pain (ou l'hostie) lors de la Cène... Il a ainsi commis l'irréparable.

Quarante trois tomes de correspondances

Qui dit Bèze pense immédiatement à Béatrice Nicollier. Elle a édité au fil des ans avec Alain Dufour la correspondance complète du réformateur. "Nous sommes arrivés à 43 volumes, contenant plus de 3000 lettres", explique l'intéressée. "Il doit subsister environ la moitié des missives que Bèze a envoyé à travers l'Europe. Alain Dufour est mort le jour de la sortie du dernier tome, qui représentait l’œuvre de sa vie." Il faut dire que l'existence de Bèze se révèle pleine de rebondissements. Il a commencé comme jeune noble oisif (mais lettré) à Paris, publiant des vers remarqués plus tard par Montaigne lui-même. "Il y avait là quelques sonnets érotiques, qu'il a ensuite reniés, mais qui ont comme de juste été utilisés contre lui. Il n'y avait pourtant là rien de bien méchant. Nous en reproduisons un passage aux murs dans l'exposition", minimise la commissaire. Puis, rescapé de la peste, Bèze s'est converti au protestantisme en 1548. "Il a du coup vu saisir ses biens et a dû fuir de France." Avec l'obligation de travailler. Ce sera ainsi le passage à l'Académie de Lausanne, "sous la férule des Ces Messieurs de Berne", puis la création de celle de Genève, dont le Bourguignon deviendra vite le recteur.

"Genève, où il a collaboré avec Calvin durant six ans, avant de prendre sa succession, a permis à Bèze d'écrire et d'enseigner dans un calme relatif, logeant chez lui des étudiants pour compléter son ordinaire." Le théologien a ainsi pu s'attaquer à ce travail sans fin que constitue la traduction du Nouveau Testament. "Nous en montrons le résultat, qui constitue en même temps un monument de typographie et de philologie. Vous voyez ce gros ouvrage, dans une vitrine. Une colonne contient le texte grec. Une celui qu'il propose en français. Il y a enfin Vulgate de saint Jérôme. La version canonique des catholiques. Les marges contiennent en sus une infinités d'observations de la main de Bèze. Des corrections pouvant mener à l'édition suivante, encore plus précise."

Subtilités théologiques

Si les autres sections de l'exposition, logée dans le grand salon du MIR, se parcourent aisément, nous en arrivons parfois à des subtilités théologiques me dépassant quelque peu. J'avoue que le supralapsarisme associé à la double prédestination me semble un concept particulièrement trapu. "Bèze lui même admettait qu'il s'agissait là d'une subtilité destinée à un auditoire averti", admet Béatrice Nicollier. Mais si l'exposition se veut destinée au grand public, tout ne peut pas s'y voir réduit au plus simple. "Les gens du XVIe siècle se sont posé des questions que ne nous viendraient plus à l'esprit, dans leur peur généralisée de la mort, ou plutôt de la damnation qui risquait bien de suivre."

Il y avait peu de place dans le salon. La scénographe Raphaèle Gygi a dû réaliser des prouesses pour introduire sans bousculade les 36 œuvres. Quelques tableaux bien sûr, dont le célèbre Ferdinand Hodler montrant Calvin et quatre professeurs dans la cour du Collège. Ou le portrait de Théodore de Bèze à 24 ans. Mais aussi des livres et des documents (1). Certains ont traversé les siècles grâce à la fille d'un premier mariage de la seconde femme de Théodore, "alliée aux Lullin, qui ont conservé ses documents jusque vers 1830." D'autres proviennent de donations successives de Jean-Paul Barbier-Mueller. "Le MIR possède grâce à lui les dix éditions imprimées l'année du Colloque de Poissy des deux harangues de Bèze."

Un monde presque sans images

Ajoutez à cela des images tirées des "Icônes", où Bèze avait regroupé les effigies de toutes les figures ("dont une seule femme, Marguerite de Navarre") du protestantisme. "Un livre contesté à l'époque. Inclure ainsi des représentations allait à l'encontre de l'effacement voulu. C'était le début d'un culte de la personnalité." Il faut le comprendre. Nous étions alors presque dans un monde sans images, même si Gabriel de Montmollin fait remarquer sur une page de garde la gravure représentant une Foi, aux seins nus, piétinant la camarde. "La mort de la mort". Certes. Mais une mort tout de même bien décolletée...

(1) Un privé a ainsi prêté une lettre entièrement autographe d'Henri IV à Bèze. Converti au catholicisme pour des raisons politiques, le roi avait besoin d'un allié pour éviter de voir fuir de son entourage le clan protestant.

Pratique

"Visages de Théodore de Bèze", Musée international de la Réforme, 4, rue du Cloître, Genève, jusqu'au 27 octobre. Tél. 022 310 24 31, site www.musee-reforme.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

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