Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Museum Tinguely de Bâle traite aujourd'hui du goût avec "Amuse bouche"

C'est le troisième des cinq sens abordés, après l'odorat et le toucher. La sélection d'oeuvres contemporaines accumule les noms célèbres sans vraiment convaincre.

La machine à distribuer du jus de choucroute.

Crédits: Slavs Tatars, Museum Tinguely, Bâle 2020.

Et de trois! Il y avait eu «Belle haleine», en hommage tant à l’«Eau de voilette» de Marcel Duchamp qu’à l’héroïne d’Homère et d’Offenbach. C’était en 2015. L’année suivante s'était déroulé «Prière de toucher». Le Museum Tinguely abordait ainsi de manière moderne le thème séculaire des cinq sens. Plus rien depuis à Bâle. Il aura fallu attendre le 19 février dernier pour que l’institution ouvre au public «Amuse bouche». Puis elle a refermé ladite bouche pour cause de pandémie. Le musée a alors mis au frigo la manifestation, ce qui n’a après tout rien que de normal pour un éloge du goût. Elle s’est vue dégelée à la mi-mai, avec de nouvelles dates. La clôture interviendra non plus le 17 mai (ce serait du reste dans ce cas déjà fait), mais le 26 juillet.

Le domaine gustatif s’est également vu relu avec des lunettes contemporaines. Il ne s’agit pas de nouvelle cuisine, mais de présenter des œuvres entretenant un rapport plus ou moins lointain avec de domaine de la bouffe, bonne au mauvaise. Le «Mario Banana» (1964) d’Andy Warhol se retrouve ainsi dès l’entrée mis en lien avec «Eating a Banana» (1999) de Sarah Lucas. Matthias Eckoldt ménage ainsi à son public un certain nombre de confrontations. Le public a droit, un peu plus loin, au pain d’épice ingéré en en 1970 dans un incunable (1) de la vidéo par Dennis Oppenheim et au vrai pain (un peu plus frais dans la manière où il date de 2013) mitonné par le Suisse Roman Signer. Côté ensemble, Daniel Spoerri s’est suffi entre-temps à lui-même dans le parcours. «Amuse bouche» propose plusieurs de ses restes de repas, collés à la verticale sur des planches. Un classique de l’art performatif venu des lointaines années 1960.

D'Urs Fischer à Meret Oppenheim

Présentée au public dans une brochure (gratuite) d’accompagnement par un texte bien trop long du commissaire pour que les idées apparaissent claires, l’exposition accumule des noms devenus référentiels. Ils vont d’Urs Fischer, dont une langue sort spasmodiquement du mur (2) à Meret Oppenheim (aucun rapport avec Dennis!), en passant par Erwin Wurm ou Dieter Roth. De ce dernier, le musée propose la peu appétissante «Literaturwurst» de 1969. Peu de surprises, par conséquent. La vidéo de quatre minutes «Still Life», où Sam Taylor-Johnson montre un plat de fruits se décomposant sous l’effet de la putréfaction, a été vue un nombre de fois incalculable ces dernières années dans des expositions aux sujets divers. Il y a juste, par-ci par-là, des citations anciennes. Elles vont de gravures venues du Kunstmuseum, de l’autre côté du Rhin, à une nature morte signée au dix-septième siècle par un Jan Davidsz de Heem en petite forme. Matthias Eckoldt a bizarrement été la chercher à Karlsruhe, alors que la pinacothèque bâloise conserve des tripotées de compositions similaires.

"Lunch", une photo de Farah Al Quasimi de 2018. Photo Farah Al Quasimi, Museum Tinguely, Bâle 2020.

Quel rapport ces choses entretiennent-elles avec Jean Tinguely, me direz-vous? Peu. C’est bien là le problème. L’identité de l’institution apparaît si forte qu’il devient difficile d’en dévier. Les plus grandes réussites temporaires ont jusqu'ici été celles consacrées à des épigones se revendiquant plus ou moins de lui. Wim Delvoye avait ici sa place, avec sa gigantesque machine à fabriquer du caca. Les Britanniques Michael Landy ou Stephen Cripps évoluaient à leur aise non loin des fameuses «machines à Tinguely». L’institution avait de même eu la main heureuse avec Sofia Hultén ou le duo helvétique Gerda Steiner et Jörg Lenzlinger. Les cinq sens (manquent donc encore la vue et l’ouïe) font autrement figures d’ovnis, ou plus précisément d’aérolites. Il eut fallu un exceptionnel don de l’à-propos pour arriver à faire dialoguer un musée monographique avec des créations à son image. Ce n’est ici pas le cas. Avec le même thème, en un lustre (un lustre durait cinq ans chez les Romains), Jean-Marie Marquis avait jadis fait infiniment mieux au petit Musée de Carouge.

Les armes musicales de Pedro Reyes

Soyons justes! Le parcours se termine tout de même sur un appareil mécanique. Il s’agit d’un distributeur de boissons. Il distribue contre monnaie du jus de choucroute en bouteilles. Las! La chose ne possède pas le ton anarchiste et libertaire de Tinguely. «Brice & Punishment» (2019) du collectif Slavs et Tatars tombe dans la pire phraséologie politique. Je vous explique cela en simple. Issue du chou, la nourriture préférée des Alsaciens se produit par fermentation. Il en va de même dans la société. On parle des ferments de la révolte. «Brice & Punishment» constitue donc une œuvre révolutionnaire, plus ou moins marxiste. CQFD.

Des machines musicales du recycleur Pedro Reyes. Photo Pedro Reyes, Museum Tinguely, Bâle 2020.

A l’étage, dans une autre exposition, le Museum Tinguely se retrouve malgré tout. «Return To Sender» de Pedro Reyes se situe dans la droite ligne de «Jeannot». Le Mexicain réutilise des armes, dont on fait dans son pays un usage immodéré, en instruments de musique. Il existe donc en plein XXIe siècle (Reyes est né en 1972) le même goût pour le métal, le bruit, la réutilisation… et la provocation. Cela dit, le Museum avait déjà montré l’artiste en 2012. Bis repetita. Mais ne bisse-t-on pas les solistes à la fin des concerts appréciés? Et les pièces utilisant le matériau de quelque 2800 pistolets confisqués aux gangs de la drogue ne voisines-elles pas avec le «Mengele-Tanz» de Tinguely?

(1) L’incunable est ce qui se situe dans son berceau. Le mot sert surtout pour les livres imprimés avant 1501.
(2) La langue d’Urs Fischer existe en trois exemplaires «plus deux épreuves d’artiste»!

Pratique

«Amuse bouche», Museum Tinguely, 2, Paul-Sacher Anlage, Bâle, prolongé jusqu’au 26 juillet. Jauge: 60 personnes à la fois. Tél. 061 681 93 20, site www.tinguely.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. L’exposition de Pedro Reyes dure pour sa part jusqu’au 15 novembre.

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