Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le "Retable d'Issenheim" de Mathias Grünewald reprend des couleurs à Colmar

Jugée hâtive, la restauration avait été interrompue en 2011. Le chantier a recommencé en 2018 avec une équipe de 21 spécialistes. Elle arrive au bout de ses peines.

"La Résurrection", après nettoyage. Du Technicolor.

Crédits: Musée Unterlinden, Colmar.

On arrive au bout du chantier! Enfin presque. Au Musée Unterlinden de Colmar, dans la vaste chapelle gothique, le cadre du retable se trouve à moitié sous des plastiques, comme s’il s’agissait d’un fragile paquet cadeau. Certaines sculptures de Nicolas de Haguenau manquent encore à l'appel. Elles ne sont toujours pas rentrées d’un atelier de restauration parisien. Mais les sept panneaux terminés en 1516 par Mathias Grünewald, cet artiste mystérieux qui se voit traditionnellement identifié avec un Mathis Gothart Nithart (1) mort en 1528, se trouvent bien là. Eux ont été étudiés, puis nettoyés sur place. Non sans mal, du reste. L’équipe de vingt-et-un spécialistes placés sous la direction de Juliette Lévy et d’Anthony Pontabry parvient aujourd’hui au but d’une rénovation projetée au début des années 2000. Elle était alors menée en parallèle avec l’agrandissement du musée.

La restauration des sculptures de Nicolas de Haguenau à Paris. Photo Alain Jocard, AFP.

Il faut dire que tout ne s’est pas bien passé. D’aucuns critiquaient une intervention sur des tableaux restés en bon état général. Normal. On faisait de la peinture solide au XVIe siècle. L’insistance de la directrice du musée (qui dépend ici curieusement d’une entité privée d’amateurs, la Société Schongauer) déplaisait. Pantixa de Paepe n’a visiblement pas que des amis. Bref. Son projet laissait perplexe. Non autorisé formellement par Paris, le début de sa matérialisation avait choqué. Le dévernissage de «La rencontre de Saint Antoine et de Saint Paul ermite» (le retable est dédié à Saint Antoine) a vite été interrompu après une campagne dans la presse spécialisée. Toute restauration d’un chef-d’œuvre devient vite polémique, on le sait. Alors ministre de la culture, Frédéric Mitterrand avait donc mis le holà aux travaux en 2011. N’empêche que le visiteur voyait bien où l’équipe était brièvement intervenue. Les parties nettoyées semblaient en Technicolor.

Transformation chromatique

Depuis lors, d’autres études ont été faites. Mais il n’y avait pas urgence pour le retable, arrivé au musée pendant la Révolution en provenance de l’abbaye (alors supprimée) des Antonites d’Issenheim. Un joli village alsacien tout proche. Le chantier n’a donc repris qu’en 2018. Plus scientifique. Plus consensuel, surtout. Il s’agissait d’éviter de nouvelles criailleries, comme il y s’en était entendu au Louvre lors du nettoyage de la «Sainte Anne» de Léonard de Vinci, courant 2012. Il y avait alors eu des portes qui claquent et des démissions dans l’air. Directrice du Centre de recherches et de restauration des Musées de France, Isabelle Pallot-Frossard avait cette fois prévenu d’avance tout le monde. Il fallait s’attendre à «une transformation chromatique très importante». Comme souvent dans cas cas-là. On se souvient du choc créé par le nettoyage, lui aussi très polémique, du plafond de la Sixtine par Michel-Ange. Les fresques avaient passé de tons bruns et dorés à ceux d’une Genèse «pop» (2).

Le transport des panneaux jusqu'à l'église Saint-Martin avant le chantier de la chapelle en 2013. Photo Patrick Herzog AFP.

Qu’en est-il à l’arrivée, alors que les travaux de Colmar se terminent à tout petits pas? Eh bien oui, les panneaux ont changé! Ils sont devenus plus lumineux. Plus lisibles aussi, dans la mesure où certains détails se perdaient dans la crasse. Leurs tonalités se révèlent maintenant uniformes. Il faut voir là un certain «état de neuf». D’une manière générale, le chef-d’œuvre ne se voit pourtant pas transformé. Aucun personnage effacé n’est apparu. Aucun ne s’est révélé postérieur. Il n’y a jamais eu de repeints drastiques comme pour «Les noces de Cana» de Véronèse du Louvre, où le manteau d’un convive avait été recouvert (allez savoir pourquoi?) d’une couleur diamétralement opposée. Bref, ce sont les mêmes tableaux en plus pimpants, même si leurs sujets demeurent souvent plus que tragiques. Tout le monde connaît, au moins en photographie, la grande «Crucifixion»... Les esprits chagrins verront là une adaptation au goût du jour, où tout existe pour pouvoir se photographier. Mais il est aussi permis de rappeler que les gens de la Renaissance fréquentaient des églises où les œuvres ne se voyaient jamais éclairées le soir (et même le jour) à la lumière électrique.

En public!

Comme cela se passe souvent aujourd’hui, la restauration des peintures s’est effectuée en public. Une sorte de spectacle autour d’œuvres de grandes dimensions, qu’il s’agit de ne pas trop déplacer. Le retable avait déjà dû quitter les lieux lors de la réfection de l’église (mais non de son magnifique cloître adjacent) en 2013. Il n’y avait cependant aucun membre de l’équipe sur place, quand j’ai vu le retable en place samedi dernier. Une aubaine, dont je ne suis pas resté le seul à profiter. Tout se voyait immédiatement. Les trois parties à la fois, dont les fidèles ne découvraient à l’époque certains éléments que lors des grandes fêtes. D’où de longues visites guidées autour de moi, généralement en allemand. Il ne faut pas oublier qu’outre-Rhin, le «Retable d’Issenheim» joue un peu le rôle de «La Joconde». L’œuvre identitaire par excellence. Elle incarne la germanité. D’où son parrainage pour tous les expressionnismes, et en particulier celui d’Otto Dix. Un artiste qui fut plus tard prisonnier de guerre à Colmar en 1945...

Un restaurateur à l'oeuvre sur "La Crucifixion". Photo Musée Unterlinden.

Venus d’Allemagne par cars (en traversant aujourd’hui Dieu sait comment la frontière!), touristes et étudiants écoutaient donc religieusement des explications que j’ai parfois trouvé longues. Un autre groupe patientait chaque fois, masqué. Il s’agissait de garder des distances. Mais, en fin de semaine en tout cas, c’était le défilé heure du repas comprise. Grünewald, dont il subsiste par ailleurs d’autres peintures et une quarantaine de dessins, constitue l’assurance-vie du Musée Unterlinden. Son ADN. Située dans une ville ravissante donnant l’idée de ce qu’a pu être l’Allemagne provinciale avant les bombardement de 1943-1945, l’institution a du reste beaucoup développé ses collections du côté germanique ancien depuis 1980. Un cas unique en France. Cet automne, si tout va bien, elle présentera ainsi les Cranach le Jeune du musée de Reims, fermé pour travaux jusqu’en 2025. Et, en 2022, s’ouvriront près du cloître de nouvelles salles dédiées à l’art médiéval des XIVe et XVe siècles. Cela dit, l’Unterlinden n’oublie pas la création contemporaine. Je vous parlerai bientôt de son importante exposition Yan Pei-Ming.

(1) Le retable ne comporte que de grosses initiales comme signature.
(2) Dans le même genre, la première fois que j’ai vu au Prado «Les Ménimes», elle étaient dorées. La seconde, après le passage d’un restaurateur américain, elles semblaient argentées.

Pratique

Musée Unterlinden, place des Unterlinden, Colmar. Tél. 00333 89 20 15 50, site www.musee-unterlinden.com Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h..

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