Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Zentrum bernois consacré au peintre propose son "Mapping Klee". Un vrai voyage!

Fermée en ce moment, l'exposition montre les lieux du peintre, de l'Allemagne du Bauhaus à la Tunisie, en passant par l'Italie ou le Midi de la France.

"Côte de Provence" de 1927.

Crédits: ZPK, Berne 2021.

Si les artistes reflètent un temps, ils se définissent aussi selon leurs espaces de vie. Pour beaucoup d’entre eux, la chronologie devrait du coup se doubler d’une géographie. C’est ce qu’a pensé le Zentrum Paul Klee (ZPK) de Berne avec «Mapping Klee». L’exposition s’articule autour des lieux où l’artiste a vécu, de sa naissance près de Berne en 1879 à sa mort à Locarno en 1940. J’ai cependant noté que l’étape finale se voyait sautée à pieds joints, avant que le peintre bascule dans le néant. Pas un mot sur le Tessin, où l’un des créateurs phares du XXe siècle a réalisé ses dernières œuvres. Parfois capitales.

Paul Klee sur le bateau menant à l'île d'Elbe. Années 1920. Photo Archives ZPK, Berne 2021.

Paul Klee a été amené à travailler dans de nombreuses villes. Il aimait par ailleurs bouger, comme en témoignent ses séjours en Sicile, dans le Sud de la France, en Egypte, pour ne pas parler de l’incursion en Tunisie, faite en 1914. Son périple avec August Macke, qui devait mourir à la guerre peu après, et Louis Moillet fait aujourd’hui partie des aventures de l’histoire de l’art. Le trio germanique découvrait alors les lumières vives de l’Orient. Il en est resté quelque chose au Bernois, même au Bauhaus, où lui fallait se soumettre à la discipline collective imposée par l’école. On sait que Klee a fini par rendre son tablier à la direction pour occuper un poste d’enseignant à Düsseldorf en 1931. Une ville qui se voit évoquée dans le parcours. Elle marque l’adieu à l’Allemagne de l’Allemand de passeport Klee deux ans plus tard. L’avènement du nazisme a ramené notre homme à Berne, même si la chose ne le séduisait pas tant que ça. Le peintre jugeait la cité provinciale pour une capitale. Il faut dire qu’elle n’avait pas les éclats picturaux qu’elle allait prendre dans les années 1950 avec Franz Fedier, Rolf Iseli ou Sam Francis.

Un voyageur raisonnable

Klee a-t-il finalement tant vu de pays de cela? Non, pas pour un homme du XXe siècle même si on sait que Pablo Picasso n’aura finalement jamais quitté la France après la guerre. Le déplacement a de plus toujours fait partie de la carrière artistique. Jadis, il correspondait au fil des commandes. Je vous rappelle que l’Estonien Michel Sittow, qui vivait vers 1500, a travaillé à Tolède pour Isabelle la Catholique, aux Pays-Bas, à Londres, au Danemark et à l’intention de la Finlande avant de revenir au pays natal. Le tout dans les conditions que l’on imagine (1). Alors, deux ou trois croisières en paquebot autour de la Méditerranée dans les années 1920, voilà qui demeure finalement bien raisonnable. D’autant plus que Klee ne faisait que noter en route ses impressions de voyages. Elles servaient ensuite à alimenter son imaginaire.

"Hôtel dans le Sud de la France", 1927. Photo ZPK, Berne 2021.

Comme toujours dans l’immense salle, du type terrain de basket, imaginée par l’architecte Renzo Piano (dont c’est sans doute le plus monumental ratage), tout flotte. Il existe peu de grands tableaux de Klee, que les commissaires et décorateurs placent toujours en milieu de parcours afin d’habiller le cœur de l’exposition. Autrement, ce sont de petites aquarelles, dont beaucoup constituent de purs chefs-d’œuvre, et des dessins, maigrelets sur leur papier trop blanc. Comprendre dans quel sens va l’itinéraire suppose en outre des dons de devin. J’avoue m’être une nouvelle fois trompé en parcourant le Zentrum Paul Klee durant les rares jours où la manifestation aura été ouverte entre deux confinements. Est-ce si important? Pas fatalement. Chaque section se présente en effet comme une cellule indépendante.

Du Brésil au Japon

Il y a en plus au musée l'évocation d'endroits où Klee en personne n’a jamais mis les pieds. C’est le cas du Brésil, où une rétrospective montée par le ZPK a connu un succès imprévu en 2019. Plus d’un demi million de visiteurs, en additionnant les trois étapes. C’est aussi celui du Japon, qui voit fleurir les études et les collections tournant autour de Klee depuis 1960. Un Japon qui manifeste selon moi davantage de discernement ici qu’en se passionnant pour Bernard Buffet ou Marie Laurencin. Le Zentrum a aussi offert une place aux Etats-Unis. L'artiste y séduit les amateurs depuis son hommage au MoMA en 1949, alors qu’il avait laissé les Américains indifférents de son vivant.

"A Taormina", 1924. Photo ZPK, Berne 2021.

Le «lieu» le plus insolite de l’exposition reste quand même celui où demeurent évoqués des «Disparus». Il y en a une centaine, ce qui semble peu par rapport à l’énorme production du peintre. Mais il s’agit de pièces qui passionnent aujourd’hui, dans la mesure où la plupart ont été spoliées entre 1933 et 1945. Tout n’est donc pas encore remonté à la surface. Je rappelle, à tout hasard, que l’Allemagne a été pilonnée par des bombes entre 1943 et 1945. Il y a eu des incendies. Certaines toiles et aquarelles ont par conséquent dû se voir détruites. Je vous signale enfin (car la coïncidence a de quoi interpeller) que l’une des collections juives a été vendue à l’époque, mais apparemment pour rendre service, par le marchand Hildebrand Gurlitt. L’homme dont les tableaux donnés au Kunstmuseum ont soulevé de telles polémiques à Berne. Il ne faut pas oublier la singularité du personnage. Il avait un pied dans les hautes sphères hitlériennes. L’autre chez des artistes condamnés comme dégénérés. Le grand écart, avec ce que cela suppose de faux pas…

Prolongation probable

L’exposition offre bien sûr son content de toiles capitales. Ce sont naturellement toujours les mêmes, présentées dans un ordre différent à chaque exposition. Un peu comme on bat et rebat les carets du poker. L’accrochage possède cependant le mérite de se trouver dans la grande salle, et non dans celle du bas. Sinistre, le bas! Et après tout, Klee devrait toujours rester maître chez lui. Inaugurée le 5 septembre, l’exposition a été fermée fin octobre, rouverte quelques jours en décembre, puis à nouveau bouclée. La date de fin, le 24 janvier, devrait du coup se trouver repoussée. Pour la suite, je ne puis hélas que vous renvoyer au dite www.zpk.org

(1) Une exposition Sittow a été coproduite par Washington et Tallinn en 2018.

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