Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

L'Elysée présente "L'explosion du regard" à partir des archives de René Burri

Mort en 2014, le photographe zurichois avait déposé ses archives au musée. L'actuelle exposition brasse ses images célèbres et sa documentation pêle-mêle. J'ai détesté.

L'une des icônes de René Burri.

Crédits: Magnum, Succession René Burri, Musée de l'Elysée, Lausanne 2020.

Je m’en souviens comme si c’était hier. Nous étions réunis dans l’ancienne halle aux machines de la gare de Lausanne, plus ou moins classée monument historique. Le bâtiment a disparu depuis, comme par enchantement, pour construire le nouveau Musée cantonal des beaux-arts. Il faisait froid. Derrière l’estrade, il y avait les gens de Plateforme10. Plus Anne-Catherine Lyon, qui faisait encore en cette année 2013 la pluie et le beau temps dans le canton de Vaud. La conseillère d’État était là pour l’annonce de la remise de la Fondation René Burri au Musée de l’Elysée, alors dirigé par Sam Stourdzé. Les mauvaises langues, que j’écoute volontiers, murmuraient que Winterthour, son Fotomuseum et sa Fotostiftung Schweiz avaient refusé ce faux cadeau. Comme pour Chaplin à l’Elysée, tous les devoirs incombaient selon elles au musée lausannois, alors que tous les bénéfices allaient à la fondation. Toujours est-il que René Burri, brandi comme un trophée, faisait son numéro. Tout sourire. Malade, il allait pourtant mourir l’année suivante à 81 ans.

En bonne logique, l’Elysée propose aujourd’hui sa rétrospective René Burri en partant des archives. En six ans, une joyeuse équipe a eu le temps de les trier et de faire le ménage, mais (hélas?) sans rien jeter. Actif pour l’agence Magnum dès 1955, le Zurichois avait apparemment tout gardé. Les photos et leurs négatifs, bien sûr. Mais aussi les lettres. Les films. Les badges de correspondant de presse. Les collages faits tout au long de son existence. Les dessins. L’accessoire, en d’autres termes. Peu de chose en regard des images, dont beaucoup sont devenues à juste titre célèbres. Je pense aussi bien bien au portrait iconique de Che, réalisé en 1963 à La Havane, qu’à cette photo très graphique montrant des personnages sur une terrasse avec des voitures roulant dans la rue en contrebas. Même si ce n’est pas la tendance actuelle, qui refuse toute échelle des valeurs, il faut savoir distinguer l’essentiel de ce qui demeure accessoire, voire subalterne.

Dans le désordre

Ce n’est visiblement pas le choix opéré par Marc Donnadieu et Mélanie Bétrisey, assistés par Jessica Mondengo. Sous-titrée, «L’explosion du regard», leur exposition ressemble au tiroir vidé sur la moquette, pour ne pas dire à la poubelle jetée au dévaloir. Tout se retrouve aux murs, dans des petits cadres blancs se touchant les uns les autres. Par moments, les photos et les documents se retrouvent présentés en nuages afin de gagner de la place. Faut-il voir là un sadisme particulier du scénographe? Les dits nuages reposent sur d’autres clichés, démesurément agrandis pour se voir collés sur les cimaises comme un papier peint. Le tout sans cartels, bien sûr. Le visiteur risquerait de s’y retrouver. Il lui faut donc sans cesse consulter la brochure tout en hauteur, remise à l’entrée. Des fois que le curieux dénicherait par hasard un renseignement. «Plongez-vous librement au gré de votre curiosité et de vos envies dans ses photographies et perdez-vous dans le fil de sa vie», dit la bouche en cœur l’introduction de cette dernière. Mais de qui se moque-t-on?

La célèbre photo de la terrasse. Magnum, Sucession René Burri, Musée de l'Elysée, Lausanne 2020.

Sur deux étages, avec au passage quelques gadgets électroniques comme les affectionne l’Elysée nouvelle version, le public passe ainsi d’un thème à l’autre sans qu’aucune image forte ressorte. Nous sommes loin de la rétrospective Burri proposée en ces lieux courant 2004, au temps de William A. Ewing. Autrement dit à une époque où l’on ne faisait pas encore joujou avec le 8e art. Il ne s’agit plus en 2020 de simplement montrer, mais de faire papilloter les idées et les photos. De créer des micro flash, dont il ne restera bien sûr rien une heure après. De créer du «fun», histoire d’attirer un nouveau public. Une génération plus jeune, sensible notamment à la couleur et aux images qui bougent. La clientèle de demain, à ce qu’il paraît. Je dois reconnaître que cela marche. L’Elysée m’a rarement semblé aussi rempli que le dimanche de pluie où j’ai effectué ma visite. Une foule motivée, même si je dois dire qu’elle passait très vite devant les icônes de Burri. Aucune concentration, hélas. Le public reste aujourd’hui attentif de moins en moins longtemps. D’où du reste, au cinéma, une succession des plans toujours plus rapide.

Une politique qui m'est étrangère

Que dire pour terminer? Que j’aime bien les photographies de René Burri. Ou du moins certaines d’entre elles. Que j’avais une certaine affection pour l’Elysée. Au temps, déjà lointain de Charles-Henri Favrod (à la direction de 1985 à 1996), j’y ai découvert beaucoup de choses et bien des gens. Tout restait alors à faire en Suisse dans le domaine de la photographie. J’ai assez bien croché aux expositions de son successeur Willian A. Ewing, même si certaines d’entre elles (les «reGeneration» par exemple) m’ont laissé de marbre. J’ai toujours considéré le passage de Stam Stourdzé comme une parenthèse, et les parenthèses, cela se referme. Tatiana Franck est une personne tout à fait charmante et chaleureuse, mais je peine à suivre ses choix. Sa politique ne me correspond pas. C’est un problème qui m’est propre. Peut-être s’agit-il aussi d’une question de génération (1). Quand je vois l’avenir radieux que l’Elysée nous prépare à coup de Lab coproduits avec l’EPFL, j’avoue n’éprouver aucune envie d’en être. De tels lendemains ne m’intéressent pas.

René Burri dans les années 1970. Photo DR, Musée de l'Elysée, Lausanne 2020.

La chose n’a en fait rien de grave. Il existe, comme je vous le répète souvent, 1200 musées en Suisse dont très peu (si ce n’est aucun), sont véritablement indispensables. Chacun reste libre par conséquent de picorer où il veut. Alors si je trouve, avec mon petit jugement, que «René Burri, L’explosion du regard» constitue pour l’instant la pire exposition de l’année, quelle importance? Cela dit, je doute que la prochaine prestation de l’institution, «reGeneration 4», change mon opinion. Il me semble en plus impossible d'aller à la rencontre d’une nouvelle génération de photographes tous les quatre ou cinq ans. Même les poulets en batterie prennent davantage de temps pour croître. Je ferai tout de même un essai. Qu’est-ce que je risque? Mais contrairement à ce qui se passe en rugby, je doute fort qu’il soit transformé.

(1) Cela dit, Marc Donnadieu n'est plus tout jeune.

Pratique

«René Burri, L’explosion du regard», Musée de l’Elysée, 18, avenue de l’Elysée. Lausanne, jusqu’au 3 mai. Tél. 021 316 99 11, site www.elysee.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

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