Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les abords du Pont du Gard sont menacés par un immense dépôt prévu par Amazon

Le permis de construire a été donné par le préfet au nom de l'emploi. Les terrains ont été vendus au prix fort par les notables de la commune. Tout cela sent assez mauvais.

Le Pont du Gard, dans son environnement naturel.

Crédits: France3

Voilà qui sent bon le Sud de la France, c’est à dire mauvais. Il ne s’agit ici ni de l’odeur de la lavande, ni de celle répandue dans l’air par l’aïoli. Je vais vous parler de basse politique. Quelque chose de bien opaque et de bien glauque, avec ce qu’il faut en prime de conflits d’intérêt. La chose n’aurait aucun intérêt à figurer dans cette chronique, si nous n’étions pas aux abords immédiats du Pont du Gard. Un viaduc romain célèbre dans le monde entier et dûment classé au Patrimoine mondial par l’Unesco en 1985. Quoique...

J’ai été alerté par un entrefilet paru en page 14 du numéro de «Beaux-Arts Magazine» de juillet, sorti avec un peu de retard. Amazon compte construire un entrepôt gigantesque à quelques kilomètres du site. Jugez plutôt. Le monstre mesurerait vingt mètres de haut (comme les Arènes de Nîmes voisine) sur 400 de long. Un machin ultra visible dans un paysage jusqu’ici préservé. Il faut dire que la région souffre économiquement. Les 65 hectares acquis par Amazon étaient jusqu’ici des terrains et des vignes plus ou moins en friche, si j’ai bien compris le reportage de France Inter ayant complété mon information.

Des taxes très faibles

La commune de Fournès (1), que le passage des camions (entre 150 et 250 de plus prévu par jour pour France Inter, de 400 à 500 pour France3 que j’ai également consulté) transformera en fournaise, a en bonne logique besoin d’argent. Le préfet a du coup signé les autorisations les yeux fermés, tandis que le maire se frottait les mains. Amazon assurera 200 emplois (dans les conditions que vous devinez), tandis que Fournès touchera 200 000 euros (eh oui, pas davantage!) de taxe foncière par an. Le village pourra ainsi construire la première année un nouveau réfectoire pour son école. Tout cela me semble assez misérable.

Le projet d'Argan-Amazon. Photo simulation Argan-Amazon.

L’enquête menée par France Inter a démontré de nombreuses failles. D’abord les terrains vendus, à des prix curieusement supérieurs à la moyenne, appartenaient à des élus ou à leurs proches. Je veux bien que tout le monde reste proche dans un village, mais tout de même… Ensuite, le nom d’Amazon n’apparaît jamais dans les documents municipaux. Officiellement, on a ici affaire à l’entreprise Argan (le nom du «Malade imaginaire» de Molière). C’est avec elle que tout se traite. Thierry Boudinot, le maire, ne voit aucun mal à cela. La région regagnera du dynamisme en accueillant une entreprise pourtant largement diabolisée. Amazon compte bâtir par la suite huit à onze sites de ce genre en France, celui-ci offrant l’avantage de se situer entre Rome et Barcelone. Et Fournès est tout près de l’autoroute A9, pourtant déjà surchargée de circulation.

La campagne de l'apiculteur

Si les protecteurs du patrimoine n’ont à ma connaissance pas crié trop fort, il n’en va pas de même pour certains villageois et cultivateurs. La fronde est menée par Patrick Genay. Un apiculteur. Ses 300 colonies d’abeilles (ou ruches, si vous préférez) se trouvent à moins de 300 mètres du futur chantier. Pour lui, tout est terminé. L’homme a créé une association, ADERE. Celle-ci a mis en branle des recours contre les irrégularités. Nombreuses, comme souvent dans le Sud de la France. Onze recours ont déjà été déposés contre le permis de construire, a confirmé le Tribunal administratif de Nîmes, cité par «Beaux-Arts Magazine» .Il circule bien sûr parallèlement une pétition sur www.change.org Elle avait recueilli 22 000 signatures au moment où le mensuel était sous presse.

Je vous invite donc à la signer, même si je n’ai d’ordres à donner à personne. Les motifs pour le faire ne manquent pas. D’abord, il s’agit d’un des plus beaux sites de France, un pays largement défiguré depuis les années 1960 (une émission de TV, diffusée de 1971 à 1978,s’appelait du reste «La France défigurée»). Il y a ensuite l’écologie. Autant de camions (un toutes les deux minutes) induit une certaine pollution si l’on pense aux inévitables bouchons routiers. Puis vient l’économie. J’espère tout de même que vous n’achetez pas sur Amazon, qui détruit littéralement le monde du travail, et du coup vos emplois. Ne sciez pas la branche sur laquelle vous êtes déjà mal assis

Biodiversité

En dernier recours, je vous suggère de penser aux abeilles. Depuis des années maintenant, elles reviennent en vedette… à cause de leur disparition. Un des signes les plus inquiétants d’une perte de bio-diversité, selon les spécialistes. Et le miel, même si j’avoue ne pas l’aimer beaucoup sur une tartine, c’est tout de même plus mythique que le Nutella, non? "Le pays où coule le lait et le miel", voilà qui nous renvoie à l'Ancien Testament.

(1) A en juger parles photos, Fournès est par ailleurs un beau village ancien, entouré de curiosités naturelles creusées par le vent. Elles aussi souffriront de l’opération immobilière.

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