Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Les "Rencontres" de la photographie d'Arles donnent dans l'entre-soi idéologique

Le verbiage s'impose de façon immodeste dans beaucoup des trente-cinq expositions de l'édition de 2021. L'image de retrouve prise en otage par le discours.

L'affiche 2021. A chaque directeur correspond une série de placards différents.

Crédits: Rencontre d'Arles, 2021.

Miracle! Le TER fatigué menant jusqu’à Arles arrive en temps voulu. Pas de contrôle, bien entendu. Me voici dans le Sud de la France, là où les chefs de train savent qu’il peut devenir dangereux de demander à voir des billets. Une immense image de Corée du Nord, signée Stephan Gladieu, signale sur le quai la tenue des «Rencontres». Au bout des rails se dresse le suppositoire «high tech» de Frank Gehry, voulu par Maja Hoffmann pour sa Fondation Luma. Je suis effectivement parvenu au but, alors que le festival se termine. La version 2021, signée Christoph Wiesner. Pas celle de 2020, qui devait marquer la fin du règne de Sam Stourdzé. Cette dernière n’a jamais eu lieu. Notez que Gladieu aurait alors fait l’affiche, alors que le Français se contente cette année d’un bout de jardin public possédant l’unique mérite de se visiter sans «pass»…

"Masculinités", version suisse-alémanique des années 1950. Photo Succession Karlheinz Weinberger, Rencontres, Arles 2021.

Depuis le 21 juillet, le contrôle sanitaire joue en effet à plein pour le festival, et a fortiori dans la ville. Le sésame se voit requis partout à l’intérieur et aux terrasses. Enfin, avec des exceptions! On va «oublier» de me le demander deux fois. Un tour de pass-pass. Notez que les choses pourraient se révéler pires. «Par effet préfectoral l’usage du masque est obligatoire au centre ville», diffuse par à-coups dans les rues une voix pré-enregistrée en diverses langues. Mais là, les habitants comme les touristes font grève. Rien devant la bouche. Plutôt de la lavande devant le nez. J’ai fini par enlever mon bâillon par crainte de me faire remarquer. «A Rome faisons comme les Romains», comme disait mon copain Ambroise de Milan au IVe siècle. Une époque où Arles restait encore au sommet d’une splendeur aujourd’hui devenue archéologique.

Belles paroles

En ce début septembre, la cité provençale grouille de monde. Les hôtels demeurent pleins des gens n’ayant pas pu aller plus au Sud. Ils se promènent en jetant un œil sur les façades historiques, et l’autre dans les vitrines. D’année en année, les boutiques se conforment davantage au goût bobo des acheteurs. C’est gauche caviar, Arles, par rapport à la traditionnelle Aix. «Libération» contre «Le Figaro». La dernière tendance est de remettre à la mode des cotonnades provençales qui passaient pour ringardes il y a encore cinq ans. Mais elles se voient repensées, et surtout renchéries. Arles, c’est aujourd’hui la patrie «arty» des musées et des fondations. Il devrait d’ailleurs en ouvrir encore deux en 2022. N’en jetez plus! La plus vaste commune de France, et à ce que je sache l’une des plus pauvres, n’en finit plus de donner dans le luxe. Au pays des marchés populaires, elle est ainsi devenue une gigantesque tomate hors-sol.

Le peintre Félix Labisse et son chat. Photo Sabine Weiss, Rencontres, Arles 2021.

S’il y a foule dans les venelles, les quelques trente-cinq expositions relevant des «Rencontres» cherchent un peu leur public (1). Cela tient peut-être au prix du billet, trop élevé. Il faut surtout blâmer l’élitisme de la manifestation, qui n’en finit pas de regarder son nombril. C’est à qui glosera le plus. Les textes d’introduction feraient tomber les chaussettes si celles-ci n’avaient pas disparu en raison de la chaleur. Nous sommes dans le magma sociologique, l’embrouillamini structurel, le vade-mecum féministe et le blabla décolonial (2). Le tout avec un paradoxe qui tient sinon de l’imposture, du moins de l’hypocrisie la plus noire. Ces belles paroles visent en fait à écarter des «Rencontres» le public populaire, voire celui des banlieues, même si celles d’Arles n’ont pas le côté terrible de celles d’Avignon. Elles constituent le garde-fou permettant de préserver l’entre-soi.

Sabine et Charlotte

Le «non-public», pour reprendre le verbiage en vogue, manque-t-il quelque chose? Oui et non. Dans des lieux différents que lors des autres éditions (mais Arles a toujours pratiqué une sorte de nomadisme interne), il y a bien sûr des accrochages attirants. Sabine Weiss, 97 ans, a ainsi droit à la place d’honneur à la chapelle du Museon Arlaten, qui a enfin rouvert ses portes après dix ans de maison close. Ces retrouvailles ont relégué l’église des Trinitaires au second plan. De la Suissesse, il y a avant tout des images célèbres, mais la chose se défend. Contrairement à ce que croient souvent les directeurs des "Rencontres", Arles s’adresse AUSSI aux amateurs débutants. AUSSI aux simples visiteurs. Il semble donc effectivement permis de remontrer en 2021 Charlotte Perriand photographe. Tout le monde de l’a pas vue à Paris au Centre Pompidou, puis chez Vuitton.

L'un des portraits de Pieter Hugo. Photo Pieter Hugo, Rencontres, Arles 2021.

Autrement, le festival se veut postcolonial, féminin et noir. Christophe Wiesner, que l’on a connu à la tête de «Paris-Photo», le clame dans les interviews comme s’il s’agissait là d’une audace (3). Pauvre Christoph! Il fait la même chose que tout le monde en 2021, en prétendant jouer au précurseur. Mais c’était en 2011, voire en 2001 qu’il eut fallu avoir le courage d’aller à Arles sur des sentiers rocailleux. Ils ressemblent désormais à des autoroutes balisées! Le Sud-africain Pieter Hugo, dont l’Archevêché montre des portraits, aurait dû avoir sa rétrospective il y a longtemps, et avec des séries plus passionnantes. Le festival eut au moins eu le mérite de la nouveauté il y a vingt ans avec «Puisqu’il fallait tout refaire». Une chose illustrant «la scène sud-américaine par le prisme du féminisme». Cette présentation de l’Espace Van Gogh se révèle en effet bien moyenne, comme beaucoup d’importations africaines. Il y a heureusement un vrai «punch» dans «The New Black Photography» à l’Eglise Sainte-Anne. Une expression hyper-colorée, «entre art et mode». Nous voici enfin devant du valorisant.

"Masculinités" féministes

S’il fallait cependant montrer dans quelles impasses idéologiques aboutit en ce moment Arles, deux expositions me semblent emblématiques. La première tourne autour des archives de la revue parisienne «Jazz Magazine». Les deux commissaires Clara Bastid et Marie Robert ont éliminé de leur accrochage, intitulé «Jazz Power», tous les musiciens blancs. Un parti-pris, disent-elles. Mais que dirait-on aujourd’hui d’un panorama de la scène picturale exclusivement blanc? Et cela même si les Français ont sans doute joué un rôle mineur dans le jazz. Il y a aussi bien des simagrées dans «Masculinités» d’Alona Pardo, coproduit avec Londres. Il s’agit cette fois de lutter contre le patriarcat à coup de «queer», de «trans» et de «gender». La commissaire donne l’impression de s’écouter penser. La photo se retrouve bien entendu perdante, comme prise en otage. Ce n’est pas parce qu’on montre des images qu’il faut accumuler les clichés. Cela dit, de bonnes images il y en a ici pourtant. Comme dans «Jazz Power», du reste. Et si on supprimait les cartels justificatifs par trop verbeux dans l’édition 2022?

(1) Certaines expositions ont fermé leurs portes le 29 août.
(2) J'en excepte une très informative exposition sur le Soudan. Un pays qui va toujours mal.
(3) Wiesner convoque aussi dans ses interventions les «lucioles» de Pasolini. Comme Avignon il y a quelques années...

Pratique

"Rencontres", Arles, divers lieux dans la ville, jusqu’au 26 septembre. Site www.rencontres-arles.com Ouvert tous les jours de 10h à 19h30.

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