Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Lionel Latham fête à Genève ses quarante ans de galerie en quarante objets, "40/40"

Il a commencé aux Puces de Plainpalais. Il a eu trois magasin successifs rue Sismondi, puis deux à la Corraterie. Histoire d'un parcours dans les arts décoratifs du XXe siècle.

La galerie de Lionel Latham au 22 de la la Corraterie

Crédits: Site de la galerie.

Je vous préviens tout de suite. L’article va être long. Lionel Latham célèbre depuis le 8 juillet à la Corraterie ses quarante ans de galerie avec quarante objets. Un par an. Le résumé, en quelque sorte. Je le connaissais en plus avant. Son parcours genevois a en réalité commencé, comme vous le verrez, au milieu des années 1970. Une époque lointaine. Avec d’autres codes. Des goûts différents. C’est fou ce que le monde peut changer avec les mêmes choses et des meubles identiques vus d’un nouvel œil. Ni Lionel, ni moi ne sont du reste tout à fait identiques depuis ces temps quasi préhistoriques. Il s’agit donc pour nous de raconter ici un peu de (petite) histoire.

Lionel Latham, comment tout a-t-il commencé?
Je n’avais aucune idée de rien. Je suis arrivé à Genève en 1969 avec l’ambition de faire des études universitaires. J’ai trouvé moyen de me loger au Centre universitaire protestant, avenue du Mail. Elle borde la plaine de Plainpalais, où venait alors de s’installer le Marché aux Puces. J’ai tâté des lettres. Je me suis égaré en géographie. J’ai fait pour vivre de petits boulots. En me promenant pendant mon temps libre entre les stands, j’ai surtout découvert que l’on pouvait acheter des objets pour les revendre. Il me fallait juste apprendre.

Comment était alors le Marché?
Les marchands étaient déjà vieux à l’époque. Le déballage s’effectuait très tôt le matin, été comme hiver. C’était l’unique grand lieu de ce type en Suisse romande. Les gens venaient donc de loin pour se ravitailler. Dans les années 1970 il existait encore beaucoup d’antiquaires et de brocanteurs. Genève en comptait de nombreux, de Carouge aux Eaux-Vives. Il demeurait encore de vastes greniers et des caves pleines à vider. Avec des choses bien. En gardant l’œil ouvert, il n’y avait qu’à se baisser pour ramasser.

Lionel Latham sur la porte de sa galerie. Photo 24 Heures.

De quelle manière êtes-vous entré dans le métier?
Il me fallait un emploi à mi-temps, afin d’assurer l’ordinaire. Je travaillais avec un relieur. Pour les Puces, je pouvais me lancer. J’ai pris une patente, que je renouvelle du reste tous les trois ans aujourd’hui comme antiquaire. Genève fournit un seul modèle. Mes débuts remontent à 1974 ou 1975, je ne sais plus très bien. Je me retrouvais au milieu d’un monde se développant sur le mode exponentiel. Il y avait toujours davantage de puciers. Leur nombre a passé à 200, puis à 400 ou 500 vers l’an 2000. Puis est venue la décrue. Tous n’étaient bien sûr pas présents en même temps sur la Plaine. Je collaborais avec Chris Vautier, un personnage étonnant qui était le frère de l'artiste Ben. J’ai commencé par faire de tout, mais je me suis vite mis à l’Art Déco, qui n’intéressait alors presque personne. Les commerçants et les amateurs en étaient restés à l’Art Nouveau.

Et après…
Mon employeur m’a demandé de venir à plein temps. J’ai refusé. J’ai donc passé au commerce en constatant que je ne savais toujours pas grand-chose. Pour l’Art Déco, qui m’intéressait , il fallait me construire une bibliothèque. Il y avait les nouveaux livres, qui sortaient enfin après le succès de quelques expositions parisiennes et les catalogues ou revues d’époque. J’ai beaucoup appris sur la France, l’Autriche, la Belgique… Mais il subsistait un manque. Il s’était fabriqué dans les années 1920 à 1950 des pièces très intéressantes en Suisse, où je me trouvais avec un passeport alors français. Je n’en trouvais aucune trace écrite dans la littérature récente. Les Romands comme les Alémaniques avaient pourtant beaucoup exposé grâce au Werkbund et à L’œuvre. Il me fallait creuser pour documenter ce que je proposais à mes clients.

Vous avez ensuite quitté les Puces.
Je me suis rendu compte à la fin des années 1970 qu’il me fallait un magasin à Genève. Une arcade permettant de proposer des choses plus importantes. Je me suis retrouvé à la rue Sismondi, qui était alors très différente d’aujourd’hui. Au milieu d’un quartier chaud, il s’agissait d’une artère presque complète de brocanteurs offrant l’un du mobilier anglais, l’autre de tout. Il faut dire que l’Hôtel des Ventes judiciaires se situait alors rue de Monthoux, là où se trouve maintenant Genève Enchères. Christie’s organisait alors en plus de ventes d’Art Déco au Richemond deux fois par an. Je m’insérais bien. Je recevais les amateurs de 17 à 19 heures, ou sur rendez-vous. La plupart de mes acheteurs restaient des professionnels. Je me souviens que ma première liste de prix, que j’ai soigneusement gardée, était rédigée au stylo bille sur du papier quadrillé. C’est dans mes trois échoppes successives, toujours rue Sismondi, que j’ai organisé mes premières expositions. Paul Bonifas en 1982. Noverraz-Ménélika plus tard, mais bien avant que l’Ariana reprenne le même sujet. J’ai également montré pour la première fois des meubles contemporains d’Yves Boucard rue Sismondi. C'était en 1986.

Le carton d'exposition du photographe Nicolas Lieber pour l'exposiiton "40/40".

Pourquoi avoir passé à la Corraterie, où vous avez tenu un petit magasin avant de vous déployer à la place d’un ancien disquaire?
Si je voulais me concentrer sur des pièces plus coûteuses, il fallait m’installer dans un quartier plus chic et plus bourgeois. Mais n’oubliez pas que les arcades restaient alors difficiles à trouver et qu’il y avait souvent des pas de porte exorbitants à payer. J’ai eu le choix entre un commerce de 100 mètres carrés dans la Vieille Ville et 50 mètres à la Corraterie au même prix. Un ami m’a poussé à prendre le second. Davantage de passage. Un univers plus dynamique. La présence d’une banque comme Lombard-Odier en face. Le bijoutier Gilbert Albert à côté. Je me suis ainsi retrouvé dans une boutique où avaient officié des antiquaires comme Rehfous et Rossire. L’environnement inédit a tout de suite «boosté» mes affaires. J’ai tenu là quelques années. Puis Hug, qui était une institution en matière de musique enregistrée, a disparu. Il y avait un gros espace disponible. J’ai réussi à remettre l’autre arcade et à m’installer ici avec la bénédiction de Lombard-Odier, gros propriétaire foncier dans la rue à l’époque.

Qu’aviez-vous appris au fil du temps?
J’en savais davantage. On n’en finit jamais d’apprendre, mais je maîtrisais désormais mon sujet. Mon goût avait parallèlement évolué. Il s’était en tout cas affiné. A mes débuts, j’avais fait une exposition de «design» intitulée «Sièges». Je me rendais maintenant compte que le «design» pur n’était pas mon truc. Je préférais les beaux bois. Les bronzes soignés. Le travail manuel. La mise en scène qui va autour. Je me souviens que pour une présentation de mobilier français conçu pour une villa de la côte vaudoise par un auteur resté anonyme, Jérôme Baratelli m’avait fait des cartons d’invitation plaqués de chêne cérusé.

Vous avez aussi exposé des gens vivants.
Il y avait déjà Boucard. C’est Edouard Chapallaz, le plus célèbre des céramistes romands, qui est venu me chercher. Je lui avais demandé des renseignements sur des pièces anciennes de sa main. Il m’a proposé de montrer les nouvelles, vu qu’il n’avait plus de galeriste le représentant. La première de nos présentations communes s’est terminée par un triomphe. Il y avait 79 vases à vendre. J’en ai écoulé 81, après avoir été chercher deux créations remontant loin dans mon stock. Beaucoup de gens ont suivi. J’ai ainsi montré, peu avant le confinement, une orfèvre alémanique, Barbara Amstutz.

Un aperçu de "40/40". Photo Nicolas Lieber.

Entre-temps, votre profession a connu de profondes mutations.
Les antiquaires se sont raréfiés comme partout dans le monde, du moins ceux ayant pignon sur rue. Internet a progressé. Il est aujourd’hui à l’origine du quart de mes ventes. Le milieu a connu un boom des foires, qui semble en train de retomber. Pour ce qui n’est pas strictement contemporain, aucune d’entre elles n’a survécu en Suisse, ce qui nous prive d’un public autre que celui de nos clients habituels. Le PAD, en marge d’ArtGenève, n’a ainsi connu que deux éditions. La cote des objets s’est aussi retrouvée bouleversée. Les grands noms du XXe siècle ont connu une étonnante ascension de prix. Il s’est créé des bulles spéculatives. Les pièces moyennes, ou jugées telles, ont en revanche subi une décote.

D’où cela vient-il?
Nous avons en Suisse une classe moyenne aisée, par rapport à d’autres pays. Son pouvoir d’achat n’en diminue pas moins. Le nombre global des clients a donc chuté. Je constate aussi un désamour pour les choses anciennes. Le goût des nouvelles générations est différent. Elles se sentent moins attachées aux objets matériels. Le neuf leur suffit. Il s’agit maintenant de les séduire. Il faut le faire en racontant des histoires. En montrant des choses inconnues. C’est ce que j’ai fait avec le bijoutier genevois Jean Duvoisin, que je ne suis jamais parvenu à rencontrer de son vivant. Il y avait derrière les bagues et les broches assez convenues des créations méritant de se voir découvertes.

Etes-vous collectionneur vous-même?
En fait, non. Ma seule vraie collection, c’est ma bibliothèque. Je garde des choses chez moi, mais un certain temps seulement. Il me faut toujours vendre afin de pouvoir acheter. On dit que le marché se tarit. Ce n’est pas vrai. Il apparaît sans arrêt de nouveaux objets à attraper au vol.

Le pouvoir d’Internet?
C’est une façon nouvelle de se faire connaître. Comme Instagram, avec qui je travaille beaucoup. Il faut bien admettre que nous sommes dans une ville de province à Genève. Des clients potentiels ne passent jamais par ici. Cela dit, je pense qu’avoir un magasin reste important. D’abord, il s’agit d’une satisfaction personnelle. Ensuite, je n’aime pas recevoir des inconnus chez moi. J’envoie bien sûr des photos aux institutions susceptibles de se montrer intéressées, mais je ne désire pas multiplier ce genre de contacts. Le travail de relations reste personnel. C’est lui qui permet d’avoir réellement des clients. Autrement dit des amateurs avec lesquels on va demeurer en relations pendant des années. Un marchand apprend beaucoup de choses de ses clients!

Quel âge ont aujourd’hui les dits clients?
Quand je les qualifie de jeunes, le terme signifie qu’ils ont entre 35 et 40 ans. La majorité d’entre eux entament la cinquantaine ou la soixantaine. Plusieurs septuagénaires sont des boulimiques. Je dois aussi vous rappeler que parmi mes clients figurent nombre de mes confrères.

Vous montrez 40 objets pour vos 40 ans en galerie. Une suite est-elle envisageable?
J’avais montré 25 objets pour mes 25 ans. Cinquante ans avec 50 objets, c’est loin…

Pratique

«40/40», galerie Lionel Latham, 22, rue de la Corraterie, Genève, du 8 au 18 juillet. Tél. 022 310 10 77, site www.galerie-latham.com Ouvert du mercredi au vendredi de 13h30 à 18h30, le samedi de 11h à13h et de 14h à 17h.

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