Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Livre. Corinne Desarzens rend hommage aux beautés sonores de toutes les langues

Avec "La lune bouge lentement mais elle traverse la ville", l'écrivain romand raconte son apprentissage de l'éthiopien, du japonais, du russe ou du grec. Une musique de l'esprit.

La couverture du livre, avec le chat présumé.

Crédits: DR.

Les mots possèdent une saveur. Ils semblent dotés d’une odeur. Ils ont chacun leur couleur. Corinne Desarzens aime partir à leur recherche dans toutes les langues. Ou presque. Depuis que je la connais, ce qui fait tout de même un bout de temps, je l’ai ainsi suivie dans ses apprentissages. Elle maîtrisait au départ le français et l’anglais. Le russe s’est greffé comme discipline universitaire, si mes souvenirs sont bons. Il y a ensuite eu des brassées de parlers hétéroclites, avec une préférence pour ce qui me semblait périlleux et compliqué. «J’aime ce qui est difficile», confie volontiers celle qui préférerait sans nul doute se voir qualifiée d’écrivain plutôt que d’écrivaine. Si certains mots charment Corinne, d’autres la choquent. La hérissent. Je ne la sens pas vraiment sensible au langage épicène. Le vocabulaire, quelle que soir la langue, relève aussi d’un choix. D'une esthétique.

Corinne Desarzens. Photo RTS.

Je vous ai récemment parlé, c’était à la fin de l’an dernier, du «Palais aux 37 378 fenêtres». Il s’agissait de son vingt-cinquième ou vingt-sixième livre depuis 1989. Quand on aime, on ne compte pas. Ou plus. La Vaudoise (là aussi, elle détesterait cette appellation géographique) y racontait l’épopée de «L’Encyclopédie d’Yverdon» à la fin du XVIIIe siècle. Une folle entreprise menée à un train d’enfer par un moine sentant le soufre. Fortunato Bartolomeo De Felice ne s’était-il pas converti au protestantisme? Il y avait dans ce volume les ingrédients habituels. Beaucoup de recherches de terrain, menées durant des années. Des rencontres surprenantes avec des chercheurs. Des digressions en cascades finissant par en créer une sorte de roman à tiroirs. De l’imagination aussi pour raconter ce qui aurait pu se passer en marge de ce qui était vraiment arrivé. La réalité, pour ne pas dire la vérité, demeurent des notions tout à fait relatives pour Corinne.

Parcourir au hasard

Il subsistait encore un fil conducteur dans «Le Palais aux 37 378 fenêtres». Celui-ci s’effiloche dans «La lune bouge lentement mais elle traverse la ville», qui reprend comme titre une phrase lue, encadrée sur un mur, à Zanzibar. A la limite, ce gros ouvrage peut se lire dans n’importe quel sens, au gré des envies et des inspirations. Pourquoi ne pas laisser jouer le hasard? C’est au gré de sa fantaisie que Corinne Desarzens s’est appliquée à apprendre des langues sans liens entre elles. Quel rapport imaginer entre le romanche, l’éthiopien, le japonais et l’allemand? Aucunes racines communes. Pas de liens territoriaux. Ah si! Tout de même. Il y a à chaque fois des gens qui les parlent. Or Corinne, pour laquelle il faudra bientôt inventer une seconde Planète, voyage en boucle dans le seul but de faire des rencontres. Elle collectionne les gens comme d’autres tracent une croix sur chaque monument célèbre visité. Il faut dire qu’elle sait toujours croiser des personnages extraordinaires, ou plutôt extra-ordinaires. Une question de regard, sans doute. Corinne possède l’art non pas de l’invention, mais celui de la transfiguration.

Les gants qui parlent. Ici en allemand. Une aquarelle de Corinne Desarzens illustrant le livre. Celle-ci fait du coup penser à la première page d'un ouvrage, déjà ancien, de Nicolas Bouvier sur l'artisanat. Photo DR.

Le lecteur déambule donc d’un court chapitre au suivant, parfois plus long, avec des haltes sous forme de dessins (Corinne manie la plume et l’aquarelle) ou de pages intercalaires colorées, mais vides. Il se retrouve du coup pris dans un objet qui peut devenir celui de son désir. Tout se passe selon des affinités qui, on le sait, restent électives et donc personnelles. Au possesseur du livre donc de décider s’il préfère se plonger dans l’italien, le malgache ou l’albanais. Il lui faudra un peu plus de temps s’il veut plutôt lire les pages réservées à l’arabe ou au grec moderne. Ce sont là les deux langues que Corinne travaillait de front la dernière fois que je l’ai rencontrée. Son ouvrage suivant, apparemment prêt, se situe du reste en Grèce. Il met en scène une énigmatique touriste. Une histoire à ce qu’il paraît véridique. Mais l’auteur (sans «e» à la fin) ne pouvait guère tomber sur une estivante comme les autres… Corinne ne se sent pas inspirée par la banalité.

Des clefs ouvrant les portes

«La lune bouge lentement mais elle traverse la ville», avec son étrange chat sur la couverture bleue (mais s’agit-il bien du félin domestique? Il a une queue d’écureuil), est vraiment le livre idoine pour un été casanier. Les plus beaux voyages se font autour d’une chambre. On le sait en littérature depuis Xavier de Maistre, un Savoyard, en 1794. Les déplacements ne sont en général pas polyglottes, bien sûr. Mais comme le dit le quatrième de couverture, lui aussi bleu, «mieux que n’importe quel passeport, les mots sont des clefs (avec «f» à la fin, comme de bien entendu, NDLR) qui ouvrent bien davantage que des portes.» Il y en a ici plusieurs trousseaux pleins. Corinne est notre sœur tourière. De quoi essayer de baragouiner en se jouant des serrures. «Pas besoin de tout maîtriser, oh non!»

Pratique

«La lune bouge lentement mais elle traverse la ville» de Corinne Desarzens aux Editions de la Baconnière, 344 pages.

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