Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Londres a clos la saison des ventes avec des vacations mélangeant (presque) tout

C'est la nouvelle mode. Il s'agit de réunir la même soirée tout ce qui coûte très cher. Sotheby's s'en est brillamment tirée. Christie's plus modestement. Je vous raconte.

Chez Sotheby's Londres, mardi soir.

Crédits: Sotheby's.

C’est une tendance. Mais ce que j’appellerais une tendance lourde. Les ventes de prestige aujourd’hui mitonnées par Christie’s ou par Sotheby’s ne se caractérisent plus par un genre précis. Elles mettent ensemble, comme on jette son linge sale dans une corbeille, tout ce qui est cher. L’idée est venue en 2017 au moment où le «Salvator Mundi» de Léonard de Vinci (ou de quelqu’un d’autre) s’est retrouvé «top lot» d’une soirée consacrée à l’art contemporain. Il s’agissait alors de créer un choc. Pleinement réussi. On se souvient que cette illustre ruine de l’histoire de la peinture s’était vendue quelque chose comme 450 millions. De quoi donner l’envie de continuer. Pour le moment, on en reste aux beaux-arts. Mais il semble loisible d’imaginer le jour où une vente comprendra en sus une Bugatti des années 1920, un diamant mahousse et l’inévitable sac Hermès «vintage». En crocodile rose, si possible. S’il s’agit de faire vulgaire, autant aller jusqu’au bout!

Rembrandt, les gants et le masque. Photo Sotheby's.

Londres vient ainsi de terminer peu ou prou sa saison avec deux vacations tutti-frutti. Sotheby’s a ouvert les feux le mardi 28 juillet avec «De Rembrandt à Richter», au titre inexact puisque l’œuvre la plus ancienne proposée était le premier Paolo Uccello (réalisé vers 1470) vu en vente publique depuis des générations. Il s’agissait d’un arrangement à l’amiable. L’œuvre avait été spoliée en 1942 par les nazis. Les ayant-droit et les acheteurs de bonne foi ont décidé de vendre le tableau et de se partager la somme «fifty fifty». Inutile de préciser que cette «Bataille», présentée juste avant un graffiti tapageur de Keith Haring, n’a pas remporté la timbale. Environ 2,9 millions de francs. Le dixième à peine d’un Miró des bonnes années. Ce dernier est parti, après onze minutes de relance, à environ 26 millions. J’ai en effet oublié de vous dire que la vente était classique, ce qui devient rare en ce moment, avec un commissaire priseur, des téléphones, un peu de public et Internet. Plus les simples spectateurs, bien sûr! Sotheby’s jure que 150 000 internautes ont suivi ce qui constitue aussi un spectacle. Une fête n’existant pas avec les ventes «online only».

La montre et la robe

Le Miró s’est révélé le gagnant de la soirée. Une chose prévue par les estimations. Le minuscule Rembrandt, coincé entre un Louise Bourgeois et un Bridget Riley contemporains, s’est tout de même bien défendu. Seize millions et demi de notre monnaie pour quelques centimètres carrés. Du reste, tout a bien marché. Il y a eu un seul «ravalé», signé Sigmar Polke. Un Gerhard Richter a «fait» 12 millions. Un Fernand Léger de 1914 s’est envolé à 14 millions (je compte toujours en francs). Un beau Bellotto existant à plusieurs exemplaires et représentant Dresde au XVIIIe siècle, 6,5 millions. Pour tout dire, ce qui se situait au final en dessous du fameux million a fait pauvre mardi soir. Michela Moro, qui assurait le reportage pour «Il Giornale dell’arte» a du reste constaté que la montre arborée par le commissaire priseur Oliver Barker, une Rolex Daytona Paul Newman, valait environ un demi million. Il y a des gens que cela impressionne. Pour ma modeste part, non. Depuis que Nicolas Sarkozy a avoué trouver la Rolex indispensable comme signe de réussite avant 40 ans, je juge cette marque mauvais genre. Je n’approuve pas davantage Claudia Dwek, «chairman» (ou plutôt «chairwoman») de Sotheby’s pour l’art contemporain en Europe, d’avoir choisi une robe blanche de Prada. Mais après tout, nous étions le mardi 28 juillet dans un monde de m’as-tu vu.

Parmi les surprises, ce portrait bourguignon anonyme des années 1470-1480. Il a "fait" près de deux millions. Photo Christie's.

Rebelote à Londres le  lendemain mercredi 29 juillet chez Christie’s. Même aimable désordre. Mais dans un style différent. La maison avait exclu l’art moderne et contemporain au profit de la sculpture, de l’argenterie ou de tapisseries anciennes. Il y avait même un masque de momie, resté invendu, alors que l’aquarium japonisant des années 1880 est parti à un prix fou. Egalement réalisée avec un peu de public, distancié socialement «of course», des téléphones et une commissaire priseuse (je prends la peine responsabilité de ce néologisme), la vente s’adressait du coup à un public plus ciblé.

Prix pour amateurs

Soyons justes. Elle n’a de loin pas obtenu des prix aussi flamboyants que ceux de la veille. Mais il faut dire que la vacation comprenait moins de «highlights», comme on dit en termes commerciaux. L’occasion pour des acheteurs moins riches et plus cultivés de faire leurs emplettes. L’austère, mais magnifique, portrait d’homme Renaissance de Nicolas Neufchatel s’est arrêté à 100 000 livres. Une merveilleuse figure de fantaisie baroque donnée à Carlo Saraceni à 185 000. Il y a comme cela des moments où le sens de l’argent se perd. Cent mille, mais ce n’est rien!

Si la vente de Christie’s comprenait également moins de 70 lots, elle a donc rapporté des «peanuts» en regard de celle montée par sa sœur ennemie Sotheby’s. Pas besoin de photo «finish». Ce fut 149 millions 730 290 livres contre 21 millions 157 250 livres. Il y a aussi eu davantage d’invendus. Mais guère plus d’une demi douzaine. Pour terminer, comme j’ai suivi tout bêtement la vente en me contentant de voir les résultats s’inscrire sous les photos du site, je reste incapable de vous dire comment les gens étaient habillés. Armani? Ferragamo? Sans doute. Il me semble qu’on était ici chez des gens un peu plus distingués. Je miserais du coup sur une Breguet comme montre pour la commissaire.

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