Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Lyon montre les baigneurs et les baigneuses de Picasso. Une exposition paresseuse

Le déroulé va de 1908 à la fin des années 1950. Aux corps d'un monde intemporel succèdent des dames en maillot de bain sur la plage. Un parcours sans vraies surprises.

L'affiche de l'exposition.

Crédits: Succession Picasso, DR.

Nous sommes en 1908. Les baigneuses apparaissent chez Pablo Picasso (1881-1973), comme si l’artiste avait voulu laver de toute souillure ses «Demoiselles d’Avignon», peintes un an plus tôt. Curieusement, ces dames se trouvent dans la forêt. Elles font du coup écho à celles de Cézanne, révélées un an plus tôt au Salon d’Automne après la mort du maître. Elle renvoient aussi d’une certaine manière au «Déjeuner sur l’herbe» (1863) de Manet, dont le titre original était «Le bain». Si Picasso n’a que 27 ans en 1908, il s’agit déjà d’un artiste référentiel. Il s’exprime en «hommages» constituant autant de pillages.

C’est avec quelques études pour «Trois femmes» et «La Dryade», aujourd’hui conservés à Saint-Pétersbourg, que commence l’exposition actuelle du Musée des beaux-arts de Lyon consacrée aux baigneurs et aux baigneuses de l’Espagnol. Une exposition Picasso de plus, me direz-vous? En effet! Autant Anne Baldassari, qui dirigeait naguère (tout s’est très mal terminé pour elle) le Musée Picasso de Paris serrait le robinet des prêts au maximum, autant Laurent Le Bon, qui lui a succédé, a ouvert toutes grandes les vannes. Un peu trop, selon moi. Les quarante ans de l’installation des œuvres, prélevées par l’État en droits de succession, dans l’ancien Hôtel Salé du Marais n’ont-il pas été fêtés l’an dernier par 40 expositions en province? Toutes dédiées au «génie du XXe siècle»! De quoi non plus le populariser, mais le vulgariser. C’était abusif. Le Musée Picasso parisien (il en existe d’autres à Barcelone et Malaga) en souffre depuis. Les longues files d’attente de jadis ont disparu. Entrée directe. Même pas de réservation obligatoire en ce moment!

Puiser dans le stock

La baignade actuelle arrive donc un peu comme la grêle après la vendange. Il y a au départ une impression de déjà-vu, voire de trop-vu. Il s’agit pourtant de l’exposition estivale de prestige voulue par Sylvie Ramond. La directrice du Musée des beaux-arts (sur la politique de laquelle un second article suit celui-ci) s’est associée avec Emilie Bouvard, de la Fondation Giacometti, afin de créer un parcours cohérent avec des œuvres provenant presque toutes de la dation de 1979. Il y en avait tant! Les apports extérieurs demeurent rares. Même les créations d’autres plasticiens font souvent partie de la donation parallèle consentie par Picasso à l’État. D’où l’idée, un peu désagréable, d’une exposition paresseuse, même si le bain incite par principe au farniente. C’eut pourtant été l’occasion d’effectuer des rapprochements supplémentaires. Voire d’illustrer l’histoire du bain en peinture. «Les trois femmes» et «La Dryade» (une sorte de nymphe) appartiennent toujours à l’ancien monde. Un univers pictural hors du temps, où il demeurait permis de se montrer en costume d’Adam et Eve dans une sorte d’Arcadie prolongée. Les corps n’ont rien de réel, en dépit des apparences. Ce sont des visions intellectuelles.

Les baigneuses de Biarritz en 1918. Photo Succession Picasso, RMN, Paris 2020.

Avec deux minuscules tableaux, «Les Baigneuses» de 1918, exécuté à Biarritz, et «Deux femmes courant sur la plage» de 1922, réalisé à Dinard, Picasso accomplit mine de rien une révolution. Il s’agit de créations montrant des femmes bien en chair en maillots colorés sur une vraie plage. L’été se voit désormais réservé, d’un mot qui en découle, aux estivants. On nage. On bronze. On joue sur le sable. Picasso fixe à ce moment une réalité ayant fait ses preuves. «La grande baigneuse» et ses petites sœurs par Raoul Dufy datent de 1914 déjà. Elles auraient bien fait à Lyon, comme il eut été bon de montrer comme récréation cinématographique les «bathing beauties» des comédies burlesques de Mack Senett au lieu des films muets de Jean Painlevé sur les petits animaux de «l’estran», cette zone intermédiaire située entre les marées hautes et basses. La mer est devenue vers 1920 une obsession touristique. Elle ira croissant. Les baigneurs réalisés par Picasso entre 1955 et 1959 montrent les premières foules populaires. En témoigne les «Baigneurs à la Garoupe», prêté par le Musée d’art et d’histoire de Genève, qui a reçu cette vaste toile de Marina Picasso en 1984.

Bacon et Laurens

Cette série un peu bâclée (les baigneurs de 1955-1959, donc!) clôt l’exposition, qui se déroule non pas dans les salles vouées à cet effet (elles restent fermées), mais au Musée des beaux-arts lui-même dans un décor de Jean-Claude Goepp. Entre-temps, le public a eu droit aux «métamorphoses» de la fin des années 1920, quand Picasso exécute ce que le critique Christian Zervos appelle ses «tableaux magiques». Des images reprises en grand aujourd’hui par Farah Atassi pour des réutilisations parasitaires. Le musée a surtout présenté ensuite les nageuses abstraites, mais en trois dimensions apparentes, de la période 1931-1933.

Le 3D refera surface en 1937, au moment où Picasso tarde à se mettre à la commande de «Guernica», avec les «baigneuses de pierre». Il y a à Lyon, comme à la Collection Peggy Guggenheim de Venise en 2017, les trois «gros morceaux» du genre, dont l’un appartient au Musée des beaux-arts via le legs Jacqueline Delubac. Dans le parcours, leur présence se situe juste après la confrontation avec le jeune Francis Bacon. Une rencontre sans grand intérêt en soi, certes, mais offrant l’avantage d’ajouter un grand nom à l’entreprise. C’est plus chic que pour les «baigneuses de guerre», produites entre 1938 et 1942. Le réel compagnonnage d’Henri Laurens reste moins parlant pour le grand public que celui, un peu fictif, du Britannique.

Les baigneuses de 1937. La version de Venise. Photo Succession Picasso, Collection Peggy Guggenheim, Venise 2020.

Voilà. L’itinéraire n’a rien de désagréable. Il comporte quelques fort beaux tableaux (et d’autres aussi). La mise en scène, simple, se révèle efficace. N’empêche que l’institution a passé à côté d’un grand sujet: les baigneuses au XXe siècle. Cette exposition Picasso supplémentaire ne laissera pas le même souvenir ébloui que celle consacrée du 30 novembre 2019 au 8 mars 2020 par le Musée des beaux-arts de Lyon au «Drapé», avec tous les plis de tissus imaginables. On s’est cette fois contenté d’un bout de linge de bain…

Pratique

«Picasso, Baigneurs et baigneuses», Musée des beaux-arts, place des Terreaux, Lyon, jusqu’au 3 janvier 2021. Tél. 0033472 10 17 40, site www.mba-lyon.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h. Réservation obligatoire. Pas de caisse, même pour les collections permanentes du musée.

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