Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Nancy a restauré la Villa Majorelle, chef-d'oeuvre méconnu de l'Art Nouveau lorrain

Construite entre 1898 et 1902, la maison a longtemps été occupée par des administrations. Les actuels travaux se sont voulus très respectueux de l'architecture et du décor.

La salle à manger après restauration. Cheminée d'Alexandre Bigot, vitraux de Jacques Grüber.

Crédits: MEN, S. Levaillant

C’était à la fin de l’hiver, en février. Une petite troupe de journalistes était venue de Paris pour se retrouver cornaquée sur place. Il s’agissait à la fois de revoir le musée de l’Ecole de de Nancy, aménagé dans l’ancienne maison d’Eugène Corbin, et de découvrir la Villa Majorelle restaurée. Une première, cette fois. Jusqu’à ces dernières années, le bâtiment se voyait occupé par diverses administrations. On sait à quel point ces dernière peuvent se révéler redoutables. A part les termites, rien n’opère davantage de ravages. Les fonctionnaires ne se sont certes pas montrés respectueux ici. Ce serait beaucoup demander. Mais leurs dommages se sont révélés réparables.

La cité lorraine, on le sait, a développé vers 1900 un des grands foyers de l’Art Nouveau en Europe, avec Bruxelles, Paris ou, dans d’autres genres, Glasgow et Barcelone. Le mouvement, qui se croyait révolutionnaire, va en fait rester éphémère, contrairement à l’Art Déco qui se maintiendra par la suite plusieurs décennies durant. Tout se joue sur une petite dizaine d’années. En 1904, l’exposition de Turin constitue le chant du cygne esthétique de ce style que les Italiens qualifient de «floreale». Il continuera certes à se populariser jusqu’en 1914. Mais qui dit «popularisation» pense secrètement «vulgarisation». Un artisanat toujours plus industriel va abâtardir les jolies idées nées peu après 1890. A Nancy même, les usines lancées par Emile Gallé sortiront ainsi des vases en verre par milliers jusqu’à la grande Crise de 1929. Celle-ci marque aussi un tournant du goût.

Un très jeune architecte

Nous n’en sommes certes pas là quand Louis Majorelle (1859-1926) décide de se faire construire une maison tout près de son entreprise familiale. Majorelle, c’est le grand créateur de meubles nancéens relevant de l’Art Nouveau. Modèles de luxe, bien sûr, avec de beaux bois exotiques et des bronzes dorés de qualité. Mais aussi production en séries de buffets, de lits ou de sièges plus simples. Le Lorrain n’est lui-même pas architecte. Il fait curieusement appel à un Parisien, inconnu en plus. En 1898, année où s’élabore le projet, Henri Sauvage n’a que 25 ans. On oublie toujours que l’art ancien a souvent été produit par des gens jeunes. Mort à 59 ans en1932, Sauvage se fera connaître plus tard comme l’un des tenant de l’Art Déco. On se souvient de son édifice un peu lourd en front de Seine pour agrandir La Samaritaine de 1930 ou des immeubles à gradins de la rue Vavin, édifiés dès 1912-1913. L’homme va ici devenir un précurseur des modernes.

La Villa, vue de l'extérieur. Au premier plan, un abri créé pendant la guerre de 1914. Il s'est vu conservé comme témoin. Photo Ville de Nancy.

Le débutant travaille sous dictée entre 1898 et 1902 à la Villa Majorelle, qui reste pourtant de taille modeste. Une maison bourgeoise au milieu d’un parc d’un hectare. Il s’agit en effet là d’une construction très soignée. Les ferronneries se révèlent aussi raffinées que les boiseries ou les vitraux. Cette œuvre d’art totale ne doit pas servir que de logis à Louis, sa femme Jane ou leur fils Jacques. Il s’agit également d’une sorte de «show room». Les chambres se voient photographiées et publiées dans les catalogues diffusés par la maison Majorelle. Elles lancent ainsi des modes qui se révéleront peu durables. C’est dans un décor bien démodé que l’ébéniste mourra en 1926, son épouse l’ayant précédé dès 1912. Jacques bazardera alors la villa. Devenu peintre orientaliste, il vit à Marrakech où il va édifier la célèbre maison bleue, avec jardin tropical, achetée plus tard par Yves Saint Laurent. Le mobilier, que Nancy tente de récupérer pièce après pièce depuis 1984, se voit alors dispersé. L’État achète la maison. Quand au jardin, il se retrouve loti. D’hideux pavillons occupent aujourd’hui le terrain. La chose oblige d’ailleurs les photographes actuels à des prodiges de virtuosité pour ôter ces verrues de leur champ.

Originaux ou équivalents

L’actuelle restitution, menée par Nancy, s’est voulue hyper respectueuse. Les couleurs d’origine ont été restituées à l’intérieur après des sondages stratigraphiques. La véranda s’est vue rouverte. Les ferronneries ont retrouvé leur lustre. Et, à propos de lustre, celui de l’escalier a été remplacé par une production Algues de Majorelle-Grüber d’époque. Elle aurait pu se trouver là en 1902. Le Musée de l’Ecole de Nancy a fourni d’autres éléments mobiliers équivalents quand les originaux n’ont pas été retrouvés et récupérés. Le comité scientifique s’est montré pointilleux à ce sujet. Rien ne devait faire tache. Un album de photos des Majorelle, acquis en 2003, a beaucoup aidé. Il y avait là 230 images de la famille installée dans son quotidien. Six spécialistes ont ainsi travaillé sur le projet. C’est fou ce qu’il faut entrer dans les détails après des décennies d’abandon presque complet… N’empêche que tout n’est pas encore fini. Il faudra attendre 2022 pour que l’atelier ou la salle de bains reprennent l’allure qu’ils ont eue entre 1902 et 1926.

L'une des ferronneries, dessinées par Louis Majorelle lui-même. Photo Ville de Nancy.

Si la villa souffre de se trouver de nos jours dans un site urbain médiocre, elle a donc retrouvé sa séduction. C’est bien l’œuvre d’art totale, version lorraine. Une réponse aux créations parisiennes d’un Emile Guimard, qui ont elles presque toutes disparu dans la tourmente des années 1960. Ou à celles de Victor Horta, très élégantes, à Bruxelles. En faisant un petit effort, le visiteur (qui a dû chausser des patins) se croit vraiment chez les Majorelle. Entrouverts en février sur réservation, les lieux ont bien sûr été fermés pendant la pandémie. Ils ont rouvert le 18 juin, le Musée de l’Ecole de Nancy ne reprenant du service qu’aujourd’hui 2 juillet. Impossible, bien sûr, d’arriver ici à l’improviste. Il s’agit d’un lieu intime, même si la jauge se révèle de 64 personnes. Cela dit, une fois la nouveauté passée, qui viendra ici? J’ai un peu peur. Il existe déjà tant de musées en France…

Pratique

Villa Majorelle, 1, rue Louis-Majorelle, Nancy. Tél. 00333 83 85 30 01, site www.musee-ecole-de-nancy.fr Ouvert de 9h à 12 h du mercredi au dimanche pour les groupes. De 14hà 18h pour les visiteurs individuels. Réservation obligatoire.

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