Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Padoue célèbre en avant-première les 100 ans Federico Fellini, né en 1920

Le cinéaste est honoré aux Eremitani. Il y a là des documents, des costumes, des photos et beaucoup de dessins. Les plus osés sont présentés dans une salle interdite aux mineurs!

Dessin en marge de "La voce della luna" en 1990.

Crédits: Succession Federico Fellini, Musei Civici agli Eremitani, Padoue 2019.

Il ne faut jamais se laisser dépasser par les événements. Mieux vaut les précéder, surtout quand la chose se révèle possible. Rien de plus facile lorsqu'il s'agit de célébrer un anniversaire. Les Musei Civici agli Ereminatini de Padoue ont donc pris très tôt le train Fellini. Si tôt même que j'ai bien failli le rater. Ouverte le 14 avril, l'exposition se termine ainsi le 1er septembre. Seulement voilà! Encore faut-il annoncer correctement ce que l'on fait. Or ni l'affichage public, ni le site annonçant les manifestations de la Ville ne semblent ici à la hauteur. Rien. Idem d'ailleurs pour la rétrospective consacrée par la cité à l'architecte Aldo Rossi (1). Si elle l'a somptueusement logée au Palazzo della Ragione, l'affichette apposée ne comporte aucunes dates...

Federico Fellini, donc. Le réalisateur est né le 20 janvier 1920 à Rimini. Nous approchons par conséquent du centenaire. Il paraît probable que diverses manifestations se verront consacrées en 2020 au plus célèbre des cinéaste italiens avec Luchino Visconti, qui ne l'aimait guère. Un hommage en 2019 semblait doublement prudent. D'une part, il évitait la lassitude se développant au fil des mois face à ce qu'il faut bien appeler des redondances. De l'autre, œuvres et documents restaient disponibles. Il suffisait de trouver le bon commissaire. Alessandro Nicosia a travaillé en collaboration avec Vicenzo Mollica, un proche du maestro dont il détient de nombreux dessins. Une nièce de Giulietta Masina, l'épouse du cinéaste, apportait la caution familiale. On notera du coup que les diverses fondations consacrées au réalisateur (dont une se trouve en Suisse, à Sion) se sont vues contournées. Le trio en charge avait les mains libres dans la mesure où il fournissait une grande partie des manuscrits, costumes, affiches, photos ou créations graphiques.

Documents d'archives

Plus ou moins chronologique, mais assez mal mise en scène hélas, l'exposition commence par des documents d'archives, dont certains remontent à la fin du fascisme. Il y a le tapuscrit de deux pièces radiophoniques de 1942-1943. Les mêmes vitrines initiales contiennent le contrat signé par Marcello Mastroianni pour «La Dolce Vita» en 1959 ou celui paraphé par Anita Ekberg pour le même film. Le sketch de «Boccacio 70» (1962) est représenté par un plan de travail sous forme de journées. Il y a aussi le budget, raboté pour des raisons économiques (le maestro s'étant laissé aller à ses fantaisies), de «Giulietta degli spiriti» en 1965. Dire quelle somme représenteraient aujourd'hui ces millions de lires me dépasse. La monnaie italienne entamait alors sa chute, même si les billets de 10 000 lires restaient énormes.

Le portrait du maestro choisi pour l'affiche. Photo DR, Musei Civici agli Eremitani, Padoue 2019.

Impossible bien sûr de s'en tenir à ces paperasses intéressantes certes, mais terriblement austères. Il y a donc les affiches, un certain nombre de costumes imaginés par Danilo Donati en 1976 pour «Fellini-Casanova». Intéressants de les découvrir de près, ces derniers qui faisaient si grand effet sur l'écran! Ils demeurent conçus comme pour le théâtre. Spectaculaires mais grossiers de facture. Tout y est fait pour donner une idée du XVIIIe siècle avec des robes que le spectateur ne verra, et en mouvement, souvent que quelques secondes. En 1976, les clichés distribués à la presse restaient de plus souvent noirs et blancs. D'où un aplatissement des détails. Ils ne comportaient par ailleurs que des gros plans, ou alors des vues générales. Cela dit, il y a quarante ans, les photographes de plateaux se donnaient de la peine, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui, même pour des productions à 100 millions de dollars.

Fantasmes sur papier

Une part considérable se voit donnée aux Eremitani à la production dessinée. Elle est devenue importante pour Fellini de manière casuelle. Cet homme d'images a mis ses fantasmes sur papier pour mieux en débattre avec son «psy». La première casse de sa carrière s'était produite après l'abandon forcé du «Voyage de Mastorna» (1967), dont il portera longtemps la blessure (2). L’œuvre graphique a cependant atteint son apogée plus tard. Après «Casanova», tout est devenu plus difficile en Italie. La production, jusque là épargnée par la concurrence de la TV, s'est grippée, puis écroulée vers 1980. Crise financière. Crise d'inspiration aussi, la génération émergée les décennies précédentes prenant peu à peu de l'âge. On ne voyait à Rome aucune relève...

Donald Sutherland en Casanova. Photo DR

Il est permis de penser que le dessin, compulsif, hâtif avec de violents traits de couleurs, a alors acquis un rôle de substitution entre des tournages trop espacés. Les motifs deviennent obsessionnels avec une focalisation sur le sexe. Un sexe dévorant en compagnie de femmes dominatrices et exigeantes en la matière. D'insatiables et énormes matrones, au maquillage presque clownesque. Et, face à elles, l'impression masculine de ne jamais être à la hauteur. Le nombre d'éjaculations connaît ses limites... Les créations les plus explicites, prêtées par une collectionneuse, se trouvent dans un cabinet fermé par un gros rideau noir. Interdit aux mineurs! On se souvient pourtant de leurs versions «soft» dans «Amarcord» (la scène de la buraliste), «La cité des femmes» (presque tout le film) voire «8 1/2», avec l'apparition de la Saraghina dansant la langue gourmande devant les enfants sur la plage. Une scène impensable dans le cinéma bien pensant d'aujourd'hui.

Quel accueil aujourd'hui?

Il sera du reste intéressant de voir comment Fellini se verra félicité pour ses 100 ans, lui qui est mort dès 1993 après une agonie interminable (3). L'Italien n'a rien de correct. Il assume tous ses désirs, qui tournent auteur d'une bestialité à la fois carnassière et carnavalesque. Le bon goût et le sens de la mesure lui restent étrangers. On l'en félicitait à l'époque. Peu de cinéastes auront tourné dans une telle atmosphère d'adulation. Il y avait toujours un documentariste pour le montrer au travail. Mais c'étaient les années 1970. Celles de la grande libération. Les derniers titres ont de plus un peu déçu. D'où un bémol final. «E la Nave va» (1983) reste bien sûr un chef-d’œuvre. Mais que dire sans flagornerie de «Ginger et Fred» (1986) ou de «La voix de la Lune» (1990)? La jeune génération, si prude, osera-t-elle dire l'année prochaine que Fellini a fini par rabâcher?

(1) Jusqu'au 29 septembre.
(2) L’œuvre se réalisera finalement en 1992 sous forme de BD, en collaboration avec Manara. Padoue propose du reste des planches originales de cet album.
(3) Victime d'un AVC au Grand Hôtel de Rimini, si attaché à son œuvre, le cinéaste s'est éteint dans un hôpital romain, tandis que les journaux piaffaient en attendant de publier sa nécrologie. L'un d'eux, romand, n'a d'ailleurs pas su attendre. Il l'a sortie en avant-première sous le titre de «En quoi Fellini nous manquera»...

Pratique

«Federico Fellini», Musei Civici agli Eremitani, 8, piazza Eremitani, Padoue, jusqu'au 1er septembre. Tél. 0039 049 201 00 10, site www.padova.it Ouvert du mardi au dimanche de 9h à 19h.

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