Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Payerne a rouvert son abbatiale romane restaurée sous la forme d'un musée immersif

L'édifice des XIe et XIIe siècle menaçait ruine. Il a fallu des années de travaux, pour un montant de 20 millions. La parcours actuel croûle sous les gadgets électroniques.

L'abbatiale dans son nouvel environnement.

Crédits: 24 Heures.

On la croyait solide comme un roc. Eh bien non! Les derniers travaux de restauration, terminés en 1963, moment où l’édifice s’était vu restitué au culte protestant, se sont révélés lointains. L’abbatiale de Payerne posait de gros problèmes de statique. Il faut dire que, même s’il s’agit du troisième lieu de culte successif au même endroit depuis le haut Moyen Age, l’église remonte pour l’essentiel aux XIe et au XIIe siècle. Les bâtisseurs de cathédrales avaient beau davantage travailler pour l’avenir que les ouvriers de Jean Nouvel. Il arrive tout de même un moment où chaque édifice doit se voir revisité jusqu’à ses fondations.

L'intérieur, à la fin des travaux. Photo Abbatiale de Payerne.

Il y avait un certain temps que l’abbatiale, qui a fait en son temps l’objet d’un timbre-poste suisse, était considérée comme «en danger». Le projet de réfection remonte à 2007. «Il y avait alors urgence à agir», a expliqué la conseillère d’Etat vaudoise Christelle Luisier, qui est du reste de Payerne. La cheffe (nous sommes en Suisse romande) du Département des Institutions et du Territoire a rappelé lors de l’inauguration du 10 juillet les principales étapes d’un cheminement difficile. Il a fallu tout ausculter. Maintenir les murs avec des tirants de métal de 25 mètres (la version moderne des arc-boutants gothiques) et nettoyer les pierres une à une avec un laser sans rien leur enlever de leur substance. Les alentours de l’édifice, classé en 1900, ont également été refaits. Des choses qui ont leur prix! Les dépenses globales se montent à 20 millions, dont 8,5 à la charge de la commune (9000 habitants). Toujours frugale, la Confédération a mis 4,5 millions sur la table. L’État de Vaud 2,5. Faites le calcul. Oui, il y a bien un trou! Les 6,5 millions restants ont donc été trouvés auprès de privés. Une pratique aujourd’hui jugée normale.

A l'état de neuf

Le résultat sent pour le moment le travail accompli. Le complexe ecclésiastique roman ressemble cet été à ces dentitions sortant du détartrage chez l’hygiéniste. C’est «too much», comme on dit en bon français. La chose frappe d’autant plus que l’église Notre-Dame voisine, qui était avant la Réforme celle des habitants face à celle de l’enclos abbatial, est demeurée dans son jus. Une belle façade bien patinée par le temps. Une chose qui n’est pas le cas des deux fontaines de la Renaissance. Elles aussi brillent comme des sous neufs. Il faudra attendre quelques années pour que les lieux cessent de tenir ainsi du décor de cinéma.

L'une des fresques du narthex. Vers 1200. Photo DR.

Vu le long temps de fermeture, il faut sans doute que je vous rappelle l’histoire du site, ce que fait le parcours à coups d’audiovisuels et de sons déversés dans des écouteurs. Il y a eu là une villa romaine, laissant sans doute place à une première chapelle. Puis une église carolingienne. La construction actuelle suit le mécénat de l’impératrice Adélaïde, fille de la fameuse «reine Berthe» jadis présentée aux petits écoliers vaudois comme le modèle de toutes les vertus. Née à Orbe, morte en 999, Adélaïde avait commencé par devenir reine d’Italie. Cette femme très politique avait ensuite épousé Othon, l’empereur romain-germanique. La future sainte a ainsi créé ou relancé de nombreux établissements religieux. Aujourd’hui encore la plus vaste construction romane de Suisse, l’abbatiale de Payerne s’est du coup retrouvée dans le giron de Cluny. Une véritable multinationale du couvent. McDo ou Starbucks en bures. L’ordre fondé au Xe siècle en Bourgogne contrôlait à son apogée quelque 1100 congrégations allant de la France à l’Allemagne.

Un intérieur très nu

Le site bénédictin de Payerne était en déjà mal en point au moment de la conquête bernoise, suivie de l’introduction de la Réforme en 1536. Il n’y avait plus qu’une dizaine de moines et un seul novice. La sécularisation s’est faite sans drame. Certains religieux sont allés à Fribourg, restée catholique. Une ville toute proche. D’autres ont rejoint des établissements clunisiens en Allemagne. Trois se sont convertis à la religion nouvelle. Sobrement modifié à l’époque gothique, l’abbatiale été grosso modo respectée, les ailes conventuelles subissant les inévitables modifications dues à de nouveaux usages. Le pire a été la construction d’une école en 1835. Depuis 1900, il s’agit donc d’un élément patrimonial. Il a bénéficié dans les années 1940 et 1950 de l’engouement, alors au zénith, pour l’art roman. La mode, par un effet de balancier, pencherait aujourd’hui plutôt du côté gothique.

L'extérieur pendant les travaux. Photo 24 Heures.

L’intérieur reste nu. Presque pas de sculptures. De beaux fragments de fresques, surtout dans le narthex (ou avant-nef). Autrement, c’est aussi dépouillé qu’à Tournus, le complexe de Cluny lui-même, le plus vaste de la chrétienté avant la construction de Saint-Pierre-de-Rome, ayant été presque entièrement démoli à partir de 1798 (après la Révolution, donc!). Le visiteur y pénètre après avoir acquitté le prix de son billet (15 francs) et reçu ses écouteurs et sa petite clef magnétique lui permettant d’ouvrir les portes successives. Cet excès de technique compense sans doute aujourd’hui les lacunes de l’éducation religieuse (et historique, et culturelle, et…), mais l’émotion artistique s’en ressent. La visite immersive et interactive évoque celle d’un hôtel au moment des vacances ou la vie commune dans un bureau sécurisé. Il y a trop de gadgets. Trop d’éléments ludiques. Le musée aujourd’hui dirigé par Anne-Gaëlle Villet finit par ressembler à un Eurodisney monastique dont les pierres seraient pour une fois authentiques. Avec un côté désagréablement «one-shot». Les gens venaient naguère régulièrement revisiter l’abbatiale comme une vieille amie un peu fatiguée. On les invite cette fois, à tous les sens du terme, à un faire le tour.

Pratique

Abbatiale, 3, place du Marché, Payerne. Tél. 026 662 67 04, site www.abbatiale-payerne.ch Ouvert tous les jours de 10h à 17h30. Autrement, le petit musée attenant, où j’ai vu en son temps des expositions temporaires, me semble avoir disparu.

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