Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Peinture italienne. Le Musée Jacquemart-André de Paris expose la Collection Alana

L'ensemble restait inédit, du moins dans son ensemble. Un couple de Chiliens achète les plus beaux tableaux italiens des XIVe et XVe siècles encore sur le marché. C'est éblouissant.

L'ange Gabriel de Lorenzo Monaco.

Crédits: Musée Jacquemart-André, Paris 2019.

C'est un ange aux ailes résolument pop qui annonce l'actuelle exposition du Musée Jacquemart-André de Paris. Logique d'une certaine manière. Il est tiré d'une «Annonciation» donnée à Lorenzo Monaco, le plus important peintre florentin des premières années du XVe siècle. Mort en 1425, ce moine représente en Toscane la dernière génération gothique. Un autre religieux, Fra Angelico, prendra bientôt sa place. Leurs carrières se sont du reste brièvement chevauchées. Monaco est longtemps resté regardé d'un œil dédaigneux par les historiens de l'art. Un attardé. Ce n'est plus le cas depuis l'admirable rétrospective de l'Accademia de Florence en 2012. Une révélation. Le tout petit bout d'une des ses œuvres vient ainsi de se vendre 3,5 millions de dollars.

Pourquoi Monaco? Parce qu'il est l'auteur du chef-d’œuvre sans doute de la Collection Alana, présentée dans l'institution privée parisienne. Il ne faut pas voir là un accident. Cet ensemble inédit, même si leurs propriétaires prêtent volontiers des tableaux, s'est vu constitué en référence à celui formé, vers la fin du XIXe siècle par Nélie Jacqumart et Edouard André. A cette époque, les primitifs italiens de qualité restaient bien plus abondants sur le marché. Il ne faut pas oublier que ces tableaux, exécutés entre le XIIIe siècle et les années 1520, avaient parus démodés dès le XVIe siècle. Ils s'étaient alors vus relégués dans des chapelles mineures ou dans des églises lointaines. Leur redécouverte remonte à la fin du XVIIIe siècle pour les Britanniques. Aux débuts du XIXe pour les autres. Beaucoup de panneaux ont alors été découpés pour des raisons commerciales, puis dispersés. D'où le petit jeu en forme de puzzle actuel. Qu'est-ce qui allait avec quoi il y a un demi millénaire? Le comble de la vogue des primitifs me semble dater de la fin du XIXe, quand se formaient les musées américains ou la National Gallery de Londres.

Débuts dans le contemporain

Il n'y a aujourd'hui plus grand chose venu de l'Italie des XIVe et XVe siècle sur le marché, si l'on en croit les catalogues de ventes. Mais il existe aussi les discrètes tractations de gré à gré. Elles ont dû alimenter une partie de la Collection Alana, qui compterait environ 400 pièces. Elle a été créée par un couple chilien, Alvaro Saieh Bendeck et Ana Guzmán Ahnfelt. D'où son nom, formé par les première lettres des prénoms. Ces passionnés ont accompli le chemin à l'inverse de la plupart des grands collectionneurs. Ils ont débuté avec le contemporain, de Matta à Picasso. Puis ils ont remonté le temps. Les classiques modernes. Et enfin les maîtres les plus anciens. Ce ne sont pas des gens bavards. Ils ne se sont pas multipliés en entretiens au moment du vernissage parisien. Le peu qui se sait d'eux sort d'un entretien accordé en 2012 (c'est loin...) à «The Art Newspaper». On a cependant vu quelques images de leur intérieur à Newark, dans le Delaware (le paradis fiscal américain). Les tableaux sont accrochés très serrés dans un intérieur moderne, le centre des pièces proposant des canapés confortables. Rouges.

Deux saints de Filippino Lippi. Photo Musée Jacquemart-André, Paris 2019.

Il y a chez Alvaro et Ana tous les grands noms, qui se retrouvent provisoirement au Musée Jacquemart-André. Uccello est représenté par une «Madone» de jeunesse. Fra Angelico par un petit panneau représentant un saint. Antonio Vivarini par deux éléments d'un polyptyque, aux éblouissants cadres dorés. Le Siennois Pietro Lorenzetti par une petite «Crucifixion». Il y aussi aux cimaises quelques rarissimes panneaux du XIIIe siècle, encore pétris d'influences byzantines. C'est là le cœur de la collection, dont les propriétaires aimeraient qu'il ne soit pas dispersé. Sans précisions supplémentaire. Il a été étudié en son temps par l'expert Miklós Boskovits, disparu en 2011. Les commissaires Carlo Falciani et Pierrre Curie (le directeur de Jacquemart-André) ont imaginé un parcours débutant avec une salle où ce type d’œuvres se touche. Un hommage tant aux musées de jadis qu'à l'intérieur surchargé du couple à Newark.

Vers la Renaissance

Mais Alvaro Saieh Bendeck et Ana Guzmán Ahnfelt ne se sont pas arrêtés là. Redescendant cette fois à travers les époques, ils ont acheté des tableaux florentins ou vénitiens de la pleine Renaissance. Un «Joueur de luth» de Pontormo, qui semble répondre au «Joueur de luth» de Salviati présenté dans les salles du musée même. Un achat de Nélie Jacquemart. Le «Saint Côme» de Bronzino, qui rend indirectement hommage au fondateur de la dynastie des Médicis. Un «Christ» lumineux de Vasari. Des œuvres du Tintoret, de Véronèse... Le couple pousse maintenant vers ce XVIIe siècle, que les Italiens appellent le Seicento. Il y a là de fort belles choses, bien sûr, mais elles se situent un peu hors sujet. Pour l'instant, les collectionneurs s'arrêtent là. Pas de XVIIIe en vue.

Un élément de polyptyque d'Antonio Vivarini. Photo Musée Jacquemart-André, Paris 2019.

En dépit de tableaux postérieurs admirables, le regard revient pourtant vers les premières salles. C'est l'homogénéité qualitative qui y frappe le plus. La cohérence. La spécificité du goût. Il faut dire que l'art italien a connu vers 1500 (un peu plus tard pour les provinces les plus retardataires) une véritable révolution plastique. Cela ne me paraît pas dû au perfectionnement de la perspective. Ni à l'apparition d'une réelle profondeur du champ. C'est la perte d'une certaine candeur. L'abandon d'une prodigieuse richesse de la couleur. La fin sans doute d'une forme de sacré. L'art va passer d'un monde magique à un univers réel et charnel. C'en est fini de ce que l'on peut appeler, au propre, l'enfance de l'art. Dans le fond, c'est cela, une partie de la réussite de cette remarquable exposition. elle nous fait un peu retomber en enfance.

Pratique

«La collection Alana, Chefs-d’œuvre de la peinture italienne», Musée Jacquemart-André, 158, boulevard Haussmann, Paris, jusqu'au 20 janvier. Tél. 00331 45 62 11 59, site www.musee-jacquemart-andre.com Ouvert tous les jours de 10h à 18h30, le lundi jusqu'à 20h30.

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