Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Photo actuelle. L'Elysée lausannois termine son parcours avec "reGeneration4"

L'exposition revient tous les cinq ans. Il s'agit de mettre en vedettes de nouveaux talents. L'actuelle édition ne plaira pas à tout le monde. Moi, je n'ai pas aimé.

Les dérives à l'imprimante d'Erik Berglin. Au départ, des tulipes...

Crédits: Erik Berglin, Musée de l'Elysée, Lausanne 2020.

Il existe deux manières de terminer les choses, lorsqu’un futur se profile tout de même. La première est de porter un regard rétrospectif sur des décennies d’activités. Plus de trente ans dans le cas d’un Elysée aujourd’hui en partance pour Plateforme10. L’autre permet de se projeter dans l’avenir, histoire de prouver qu’on reste dans le mouvement. Voire qu’on le précède. Un concept considéré comme plus valorisant. Rien n’apparaît plus beau aujourd’hui que les choses à venir. Il me semblait donc évident que le musée lausannois «pour la photographie» adopterait ce second parti-pris. L’institution aujourd’hui pilotée par Tatyana Franck ne flirte-t-elle pas volontiers avec les nouvelles technologies avec l’aide d’un EPFL en constante ébullition cérébrale?

L'image de Rochelle Brockington faisant l'affiche. Photo Rochelle Brockington, Musée de l'Elysée, Lausanne 2020.

Pour ce faire, l’Elysée avait dans sa manche une manifestation ayant fait ses preuves, du moins dans un certain milieu. Il s’agit de «reGeneration». La chose a été lancée en 2005 par William A. Ewing, alors directeur de ce conservatoire du 8e Art, afin de marquer les 20 ans du musée. Il s’agissait de laisser les cimaises à 60 jeunes photographes. Des gens «de demain», comme de bien entendu. Ceux-ci se verraient choisis par les écoles, ce qui m’a toujours semblé dangereusement biaiser les cartes. Les autodidactes se verraient mis au rancart au profit des élèves les plus formatés. De ceux se coulant le mieux dans le moule. Le côté international de la manifestation n’équilibrerait pas cette montagne de prévisibles conformismes. Et c’est bien entendu ce qui s’est produit.

Soixante nouveaux

N’empêche que «reGeneration» a su plaire à d’autres gens que des vieux grincheux comme moi. L’accrochage s’est exporté. Il a fait date. Autant dire qu’en 2010 William. A. Ewing a rebeloté. Soixante nouveaux talents, ce qui fait beaucoup de génies pour une aussi courte période. C’est à croire que tout don est devenu instantané, comme jadis le Nescafé. L’exposition m’a parue encore plus froide, plus impersonnelle que la première, si possible. Alors sur son départ, le directeur m’affirmait que cette glaciation lui semblait dans l’esprit d’un temps qu’il se contenait de refléter. Et de fait, le résultat a plu au nouveau public que l’Elysée drague chaque jour davantage. Les jeunes. Il faut vivre avec son époque. Une époque qui n’est plus depuis longtemps celle du "père fondateur" Charles-Henri Favrod.

L'un des montages d'Antonio Pulgarin. Photo Antonio Pulgarin, Musée de l'Elysée, Lausanne 2020.

Rien sous le court règne de Sam Stourdzé. J’avais espéré l’accalmie. Las… L’année de son arrivée, en 2015, Tatyana Franck reprenait le flambeau pour une troisième édition qui n’avait pour moi rien de lumineux. «reGeneration» tenait désormais au mieux du rendez-vous. Au pire du procédé. Il y avait bien sûr soixante nouveaux noms à l’affiche. Il faut faire bourgeonner la scène photographique. Et tant pis si tout le monde n’avait percé après les coups de projecteur de 2005 et de 2010. Le soleil ne peut pas briller pour tout le monde.

Parrainages

Vous avez bien sûr compris que l’Elysée conclut son existence dans la maison de maître avec parc grâce à «reGeneration4». Une «sequel», comme pour «Bad Trip» ou «Les Tuche» au cinéma. Deux nouveautés cependant. Il n’y a cette fois que 35 nouveaux artistes, ce qui me paraît amplement suffisant. Et ce ne sont plus les écoles qui font courir leurs poulains. Le nouveau concept veut que d’anciens lauréats en désignent de nouveau. C’est ce que l’on appelle de la cooptation, pour ne pas utiliser le vilain mot de copinage (1). L’Elysée a comme de bien entendu exigé la parité. Autant de filles que de garçons. Une idée volontariste un brin dévalorisante à mon avis… Il eut mieux valu masquer la théorie affirmée en se contentant d’une pratique. D’autant plus que les commissaires, Lydia Dorner et et Pauline Martin sont deux femmes. Une discrimination positive je suppose, étant donné qu’aucune d’elle n’est «trans» afin de mieux refléter l’esprit de notre époque.

L'une des contributions de Karolina Wojtas. Photo Karolina Wojtas, Musée de l'Eéysée, Lausanne 2020.

Et le résultat, me direz-vous? Eh bien, sur deux étages (le rez et le premier sous-sol) s’est vu classé par genres non pas sexuels mais créatifs. Le tandem de responsables a détecté quatre tendances. Celles-ci portent sur l’inspiration, tout devenant permis dans sa matérialisation. Il y avait la question écologique, l’égalité «plus la construction du genre», la place du numérique et le contexte économique. Les œuvres se sont donc vues rangées aux cimaises comme on peut remplir des tiroirs. Il fallait de longues étiquettes histoire de refléter les réflexions des auteurs. Dame! Celles-ci importent souvent davantage que les images elles-mêmes. L’œil apparaît en effet le grand perdant de «reGeneration4». Il ne fait pas le poids face au cerveau, même si nous avons en principe deux yeux.

Un terrible catalogue

Que retenir de ce fatras de créations sentant le jus de crâne? Pas grand-chose à mon avis. La série de Rochelle Bockington, qui fait l’affiche, est l’une des seules à garder des valeurs esthétiques traditionnelles. Celui qui signe par prudence du nom d’Abd Doumary ses images fortes de Syrie semble l’unique à respecter les codes du reportage. Les jeux avec l’imprimante couleurs d’Erik Berglin figurent parmi les uniques travaux offrant une satisfaction visuelle inédite. C’est peu, mais c’est beaucoup à la fois. Trois révélations sur trente-cinq me semble un bon «ratio». L’idée d’un accrochage comme «reGeneration» est aussi de permettre à chacun de puiser dans la masse pour se faire un petit palmarès.

Lydia Dorner et Pauline Martin. Photo 24 Heures.

Où les choses se gâtent vraiment, à mon avis, c’est en lisant le catalogue. L’objet, d’abord. Ce machin, avec toutes ses coquetteries de mise en pages, me semble la caricature du graphisme contemporain. Je ne félicite pas Camille Sauthier de l’Atelier Valenthier, même si je pense que d’autres gens exprimeront un avis différent. Et les textes…J’avoue n’arriver à lire jusqu’au bout ni du Pauline Martin, ni du Lydia Dorner. Sans doute suis-je trop stupide. Ou alors, c’est mon sens de l’humour qui gâche tout. Je vois du second degré où il n’y en a sans doute pas. Tout cela a peut-être été écrit SÉRIEUSEMENT!

(1) Les cartels parlent de parrains, comme pour la mafia, et de marraines, ainsi qu’il en existe dans les contes de fées.

Pratique

«reGeneration4», Musée de l’Elysée, 18, avenue de l’Elysée, Lausanne, jusqu’au27 septembre. Tél. 021 316 99 11, site www.elysee.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

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