Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Quand Christo emballait le Pont-Neuf en 1985. Le livre inédit de Nathalie Heinich

Alors âgée de 30 ans, la sociologue débutait dans l'écriture. Elle a interrogé les passants, les voisins, mais pas les amateurs d'art contemporain. A découvrir!

Christo et Jean-Claude. Il crée. Elle gère.

Crédits: Wikipédia

Le livre faisait partie d’un tir groupé. La pandémie lui a fait manquer sa cible. La rétrospective Christo & Jean-Claude (n’oubliez surtout pas Jeanne-Claude!) n’a jamais été vernie à Beaubourg, alors qu’elle était fine prête. Le public devait s’y rendre entre le18 mars et le 15 juin. L’emballage de l’Art de Triomphe, prévu pour l’automne 2020, a longtemps résisté aux annulations ou aux reports se profilant. Christo seul (il est veuf depuis 2009) a fini par céder. La chose se voit désormais prévue du 18 septembre au 3 octobre 2021. Une quinzaine de jours à peine. L’artiste a toujours privilégié les actions courtes. Elles deviennent du coup plus intenses pour lui. Plusieurs centaine de milliers de personnes se déplacent chaque jour.

Au milieu de tout cela paraissait «Le Pont-Neuf de Christo» de Nathalie Heinich. Un inédit, effectivement arrivé en librairies. La sociologue et philosophe française conservait le texte au fond d’un de ses tiroirs. Elle débutait dans l’écriture en 1985. A 30 ans, la Marseillaise n’avait encore publié aucun livre. «La gloire de Van Gogh», qui devait faire un peu la sienne, est sorti aux éditions de Minuit en 1991. Notez que la dame s’est bien rattrapée depuis! Il suffit de parcourir sa bibliographie. Les textes s’y suivent à un rythme endiablé. Plusieurs parfois la même année. Nathalie sert aujourd’hui de référence pour ceux qui parlent d’art, surtout contemporain. Un domaine où il se dégoise beaucoup, avec des flots de mots abscons ou détournés de leur sens habituel. D’où le danger de servir de caution morale à ceux qui n’aiment pas la création actuelle, jugée comme une fumisterie mâtinée d’escroquerie. Très réactionnaires, les déclarations de Nathalie au moment du PACS n’ont bien entendu pas arrangé les choses.

Un événement gigantesque

La femme se veut pourtant neutre, même si elle tâtonne dans «Le Pont-Neuf de Christo». Un ouvrage sentant les premières armes. L’auteur a soutenu sa thèse en 1981. Elle entrera au CNRS (Centre national de recherche scientifique) un an plus tard, en 1986. La sociologie de la culture l’intéressait déjà en priorité, même si elle devait aborder d’autres thèmes. On peut comprendre qu’un événement comme l’emballage du plus vieux pont de Paris (pont conservé, il y en a eu d’autres avant!), prévu de 22 septembre au 2 octobre 1985 l’ait interpellée. Il y avait le gigantisme de l’entreprise prévue par Christo et son épouse Jean-Claude pour leurs 50 ans (ils étaient tous deux nés le 13 juin 1935). Pensez! 40 876 mètres carrés de tissu, d’une couleur «pierre de Paris». 13 076 mètres de cordes, pour empaqueter ça. Le tout joint à la présence du résultat dans un lieu public. De quoi susciter des réactions! Il fallait en rendre compte. La débutante s’est lancée sans mandat, ni soutien. Elle a cependant fini, comme elle le dit dans son avant-propos de 2020, par obtenir de ministère de Transports «le reliquat d’une enveloppe budgétaire destinée aux ponts.» La chercheuse ne pouvait pas mieux tomber…

La couverture du livre. Photo DR.

Elle arrivait d’autant plus à point nommé que Christo restait alors peu connu du grand public. Son action de boucher par des barils l’étroite rue Visconti de la capitale un seul jour de 1962 n’avait attiré l’attention que de la police et des premiers «fans» du contemporain (mais était-ce bien de l’art?). Les opérations Valley Curtain de 1972 et «Surrounded Islands» de 1983 s’étaient déroulées loin de la France. L’initiative parisienne de 1985 arrivait dans une sorte de terrain vierge. Christo restait inconnu sur les bords de la Seine. Qu’allaient dire les gens du voisinage ou les simples passants? Sans compter le personnel de La Samaritaine, le grand magasin se trouvant à côté. Il fallait questionner, de manière simple et neutre, ces non-initiés. Puis les enregistrer sans infléchir les réponses. Un bon sociologue n’intervient pas. Il est un peu comme un «psy» derrière le divan de ses clients. Il reste muet, empêche son visage de parler et prend des notes (Nathalie Heinich disposant tout de même d’un enregistreur).

Cerveaux vierges

Qu’ont dit ce que l’on pourrait appeler les sondés? Nous restons à l’époque où le peu d’informations préalables provient encore de la presse écrite, de la radio et de quelques bribes de télévision. L’ordinateur demeure à exploiter et les réseaux sociaux à inventer. Il n’y a pas non plus à l’époque, comme le rappelle Nathalie Heinich, d’immenses bâches publicitaires sur les monuments en restauration, comme le Louvre voisin. Les cerveaux restent vierges. D’où des propos étonnants. Sur le coût de l’opération. «On nous a dit que ça approchait des deux milliards.» Sur les origines ethniques des Christo, lui étant Bulgare et elle Française du Maroc. «Pour les Américains, ça marche. Et c’est un Américain qui a fait ça.» A propos de Jeanne-Claude seule. «Comment il a payé ça? Moi je peux vous le dire. Ce n’est pas compliqué. Sa femme, elle est comtesse, alors vous comprenez...» Sur la pérennité. «Moi, je suis pour un art qui reste, pas un art éphémère.» Il se serait même trouvé quelqu’un pour penser que le pont avait été enveloppé dans l'unique but d’être déplacé, «et de se voir remplacé par un autre.» Les Parisiens éprouvent surtout du mal à admettre que l’opération soit publique et gratuite, dans la mesure où elle se révèle auto-financée par la vente des esquisses multipliées par l'artiste. Pour eux, une telle largesse cache toujours quelque chose...

Nathalie Heinich. Photo LausanneCités.

Ces bribes s’empilent, s’additionnent et finissent par faire sens, l’auteur ayant tout de même rappondu les propos retranscrits. L’ensemble donne la vision de l’art contemporain il y a trente-cinq ans. Les passants s’étonnaient encore. Il y avait les pour et les contre, mais sans la violence ayant déferlé en 2015 sur le pseudo «Vagin de la reine» d’Anish Kapoor dans le parc de Versailles. Ou sur les non moins supposé «plugs» anaux de Paul McCarthy place Vendôme en 2014. Il faut aussi dire que Christo (et donc Jeanne-Claude), qui vivaient à New York et ont beaucoup travaillé avec des Américains, se devaient de rester consensuels en dépit des apparences. N’oublions pas que l’idée du Pont-Neuf découlait d’un accord arraché au bout de dix ans de consultations. Moins tout de même que le Reichstag, emballé à Berlin! Vingt-cinq ans de palabres. Un quart de siècle…

Sociologie compréhensive

Nathalie Heinich se sent-elle fière de publier aujourd’hui son inédit? Oui et non. Elle le voit comme un balbutiement. L’ethnographique, «en apparence moins scientifique que la statistique», est déjà là. L’auteur entame sa conversion à la «sociologie qualitative». Pas de jugements de valeur. Plutôt de la «sociologie compréhensive», faite «sans savoir alors qu’elle existait.» Bref, cette enfant de Pierre Bourdieu se découvrait. Mais sans la «honte sociale» caractérisant son maître. Elle n’appartient pas aux gens de la France d’en haut parlant de ceux d’en bas en se sentant culpabilisés d’appartenir à la classe des oppresseurs. Nathalie n’en écrit pas moins pour ses pairs avant de penser à ses lecteurs. Son livre se lit facilement, bien sûr, mais il serait plus agréable, plus libre, plus personnel et plus intéressant si elle envoyait une fois pour toutes valdinguer le CNRS et sa cohorte de pisse-froids intellectuels, ou plutôt de grands coincés de l’écriture. Mais que vont penser mes collègues, qui généralement ne me veulent déjà aucun bien?

Pratique

«Le Pont-Neuf de Christo», de Nathalie Heinich, aux Editions Thierry Marchaisse, 175 pages.

N.B. J’ai évité les illustrations avec le pont. Les Christo ont toujours été obsédés par le droit d’auteur. Il y a cependant des images sur le Net.

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