Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Star devenue mondiale, le Lausannois Nicolas Party expose ses "Rovine" à Lugano

A 41 ans, le peintre fait partie des poulains de Hauser & Wirth, l'une des plus puissantes galeries du monde. Son exposition tessinoise forme une oeuvre d'art totale.

Nicolas avec ses sculptures. La part à mon avis de loin la moins convaincante de l'oeuvre.

Crédits: Axel Duoeux, Hauser & Wirth

En 2018, l’Hermitage de Lausanne proposait un invité surprise nommé Nicolas Party. Il s’agissait de mettre avec sa fresque le point d’orgue à une exposition historique sur le pastel. Un médium souvent jugé dépassé, pour ne pas dire vieillot. Vous savez comment sont les gens de l’art contemporain. Il leur faut toujours du sang frais, comme aux tiques et aux vampires. Or Nicolas est né en 1980 dans la capitale vaudoise. Et cet élève de l’ECAL a repris à son compte cette technique de bâtons de couleurs, très populaire au XVIIIe siècle. Notez qu’il n’est pas le seul. Pablo Picasso, qui reste tout de même une référence, et Sam Szafran les ont beaucoup utilisés au XXe siècle. En 2008, le Musée d’Orsay avait ainsi pu proposer une magnifique exposition sur les pastels d’hier, mais aussi d’aujourd’hui.

Le sas violet, et un "mural à droite. Photo Annik Wetter-MASI, Lugano 2021.

A la fin de la manifestation lausannoise, la peinture murale de Nicolas Party s’était vue effacée. L’institution partait vers de nouvelles aventures. Le musée privé dirigé par Sylvie Wuhrmann y a peut-être laissé des plumes... Une œuvre du Vaudois vaut aujourd’hui le lard du chat. Son auteur n’est peut-être pas très connu sur place, où l’on se regarde le nombril entre émergents locaux. Mais il a pour lui le public international. L’homme fait partie des poulains de Hauser & Wirth. L’une des plus puissantes galeries mondiales. Créée en 1992, la maison zurichoise possède aujourd’hui des antennes à New York, Londres, Los Angeles, Hongkong, plus Gstaad histoire de faire couleur locale. Elle vient même d’ouvrir une île (oui, un île!) aux Baléares. Les clients sont sans doute plus enclins à dépenser les doigts de pieds en éventail au soleil. Vous comprendrez sans peine qu’un petit dessin de Nicolas vaille aujourd’hui 10 000 dollars. Pour un tableau (il en existe aussi quelques-uns à l’acrylique), il faut compter entre 700 000 et un million. Chez les Suisses, seul l’Alémanique Urs Fischer doit selon moi valoir encore plus cher.

Le décor et le tableau

Alors, dans les choux, l’Hermitage? In the cabbage? Non. Party, qui expose aujourd’hui en gloire au MASI de Lugano, œuvre en réalité sur deux registres. Il y a les créations de chevalet, qui entrent sur le marché de l’art. Et puis les fresques. Un vieux souvenir du temps où il faisait clandestinement des graffitis. La reconversion peut tout de même sembler radicale. Passer du mode d’un Keith Haring à celui d’un Jean-Etienne Liotard suppose le grand écart. Ce d’autant plus que notre homme préfère le pastel sec, presque poudreux, au gras, qui tient du crayon de couleurs. Ce mode en a été mis en vogue la Vénitienne Rosalba Carriera, aux débuts du «Settecento» (lisez, le XVIIIe). Une dame qui se voit du reste invoquée dans ses propos. Il suffit de suivre la vidéo proposée au MASI. Nicolas aime à citer l’histoire de l’art occidental. «Le merveilleux, c’est qu’il y a des siècles qu’on peint des pommes et que le sujet ne soit toujours pas épuisé.»

La salle des faux marbres blancs. Photo Annik Wetter, MASI, Lugano 2021.

Les fresques éphémères servent donc de support aux tableaux. Ce sont des toiles de fond, parfois monumentales. J’ignore ce qu’a pu produire Party pour Pékin. Mais à Londres, le New-yorkais d’adoption avait intégralement recouvert de végétations stylisées l’intérieur de Saint Martin in the Fields, l’église située à côté de la National Gallery. Au musée de Dallas, c’étaient de gigantesques graminées. A Lugano, notre ami n’a pas exécuté qu’un, mais quatre «murals». En noir et blanc, ils s’inspirent de toiles célèbres signées Arnold Böcklin (1827-1901). Mort il y a cent vingt ans, le Bâlois traverse ainsi l’imaginaire romantique des générations. Party vient après Giorgio de Chirico, Max Ernst et Markus Lupertz. L’exposition en a reçu son titre. S’il y a des «Rovine», autrement dit des ruines, elles viennent de mélancolies nocturnes, alors que le tempérament de Party semble lui plutôt solaire.

Faux marbres

Les fresques s’inscrivent dans le plan d’un sous-sol du MASI, le musée du LAC de Lugano, que Nicolas Party a voulu remodeler. Il y a en temps normal là un immense rectangle. S’inscrit maintenant à l’intérieur une croix, avec cinq chambres. Plus deux «sas» violets en forme de «C». Trois des petites chambres sont monochromes. Les deux autres proposent un décor de marbres blancs et noirs. Je vous rassure. Il s’agit de trompe-l’œil. Le Vaudois collabore depuis des années avec Sarah Margnetti, une autre ancienne élève de l’ECAL. Cette dernière au reçu à Bruxelles une formation initiant à la reproduction des pierres et des bois. D’où l’actuelle virtuosité de sa prestation tessinoise. Il faut mettre son œil à dix centimètres du mur pour sentir la supercherie.

Fruits et légumes. Photo Nicolas Party, MASI, Isabelle Arthuis.

Et qu’y a-t-il sur ces cimaises retravaillées? Eh bien quelques tableaux. Trente-et-un en tout, fournis par l’artiste, sa galerie superstar, de grands collectionneurs et déjà quelques musées internationaux. L’auteur les a classé par genres, au sens le plus classique du terme. Il y a ainsi les paysages, les figures humaines, les natures mortes ou des sortes de grottes. Pourquoi cette imprécision? Parce que si Nicolas est bien un figuratif, il ne s’agit pas pour autant d’un réaliste. Si je dis «figures», il me semblerait excessif de parler de portraits. Il se trouve enfin à l’entrée deux sculptures colorées en forme de bustes féminins. Acrylique et huile sur fibre de verre. Là, j’avoue éprouver davantage de peine que pour les tableaux (qui ressemblent, en grand, à des illustrations de livres pour enfants). J’ai pensé par association d’idées à Fernando Botero, ce qui ne constitue par pour moi un compliment.

Longue durée

Œuvre en soi, avec deux Party finissant dans les collections de l’institution grâce à la générosité de l’Association ProMuseo, l’exposition a exigé beaucoup de mécènes. Sa durée de vie se révèle du coup supérieure à la moyenne. Inaugurée le 27 juin après un mois de travail de l'artiste sur place, «Rovine» se prolongera jusqu’au 9 janvier 2022. Après, on décrochera les tableaux. On démolira les murs. On effacera les fresques. Un geste gratuit à souligner. Au jour d’aujourd’hui, où tout doit «faire de l’argent», il devient rare d’assister à un événement n’aspirant pas secrètement à la pérennité et à la rentabilité. Il n’y aura ici que le souvenir… plus quelques photographies il est vrai. «Rovine totali». Ruines totales…

N.B. Nicolas Party figure actuellement sur les luxueuses cimaises de Hauser & Wirth à "Art/Basel". Il s'y profile entre Philip Guston et Louise Bourgeois. C'est dire...

Pratique

«Nicolas Party, Rovine», MASI, LAC, 6, piazza Bernardino Luini, Lugano jusqu’au 9 janvier 2022. Tél. 091 815 79 73, site www.masilugano.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h, le jeudi jusqu’à 20h.

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