Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Une exposition parisienne et un livre-catalogue pour remettre en selle Mark Tobey

Mort en 1976 à Bâle, le peintre n'appartient pas à la sainte famille des peintres abstraits "made in USA". Une galerie le réhabilite avec un vaste choix d'oeuvres.

"Space Rose" (1959). Il s'agit d'un tout petit tableau.

Crédits: Succession Mark Tobey, ADAGP, Galerie Jeanne Bucher-Jaeger, Paris 2021.

La chance dans la malchance existe. Le «Mark Tobey, Tobey Or Not Tobey» de la galerie Jeanne Bucher-Jaeger de Paris en offre l’illustration. Bien sûr, il reste exceptionnel qu’un lieu commercial, si prestigieux soit-il, propose une manifestation sans réelle intention de vendre. Il faut tout de même vivre. En temps normal, l’écho de l’exposition serait cependant resté confidentiel en dépit d’un beau livre-catalogue. La concurrence se révèle énorme à Paris, où les musées publics et privés organisent déjà trop de choses. Seulement voilà! 2020 n’a pas été une année normale, et 2021 prend le même chemin. Comme les visiteurs, les journalistes se sont rabattus sur ce qui demeurait ouvert, et donc visible. Considérées dans de nombreux pays comme de simples magasins, les galeries étaient dans ce cas. «Tobey Or Not Tobey» a du coup obtenu ce qui s’appelle «une presse d’enfer». Une excellente nouvelle. Il s’agissait de tirer le peintre américain du purgatoire.

Mark Tobey. Peintre, mais aussi musicien. Photo Archives Galerie Jeanne Bucher-Jaeger, Paris 2021.

Pourquoi le purgatoire, cette zone tampon créée par l’Eglise catholique au XIIIe siècle? Parce que célèbre de son vivant, considéré par certains comme «le plus grand peintre américain», primé à la Biennale de Venise en 1958, Mark Tobey (1890-1976) ne bénéficie plus de la reconnaissance voulue. Deux preuves. Alors qu’il est mort à Bâle après y avoir vécu seize ans, l’artiste n’y a longtemps eu aucune toile accrochée au Kunstmuseum (1). C’est il y a quelques mois à peine que l’institution, il faut dire richissime, a remonté de ses caves «Sagittarius Red» (1965). Son plus grand tableau de chevalet. Les conservateurs ne savaient pas trop où le ranger. Parmi les Américains, avec Jackson Pollock, Barnett Newman ou Cy Twombly? Ou au rez-de-chaussée réservé aux créateurs actifs à Bâle? Un emplacement n’ayant rien de déshonorant, vu la présence d’Albert Müller comme de Niklaus Stöcklin. Ils ont finalement opté pour les USA.

Marché faible

La seconde preuve de ce désamour, avant que je revienne à l’artiste et au livre-catalogue (je n’ai hélas pas vu l’exposition, située dans la galerie Bucher-Jaeger du Marais et non celle, historique, de la rue de Seine), me semble la faiblesse persistante du marché de Tobey. De son vivant, ce dernier restait défendu à Bâle par son ami Ernst Beyeler. Toujours active en 2021 à 99 ans, Alice Pauli avait pris le relais romand à Lausanne. Aujourd’hui, la galerie Jeanne Bucher-Jaeger maintient certes haut la flamme allumée par une fondatrice ramenant d’Amérique quelques toiles en 1946. C’est autrement le désert. Peu de passion. En décembre dernier, à Genève, Piguet proposait ainsi quelques œuvres sur papier et Genève Enchères une bien jolie gouache. Or toutes ces œuvres ne se sont pas vendues! Ou alors à des prix restant au millième de celles de Jackson Pollock, son «rival» des années 1940. Et ce en dépit d’une importante rétrospective Tobey en 2017 chez Peggy Guggenheim à Venise. Je vous ai parlé en son temps de cet accrochage montrant, entre autre, le premier Tobey, figuratif ou cubisant, des années 1910 à 1940.

Une vue de l'actuelle exposition dans le Marais. Aéré! Photo Galerie Jeanne Bucher-Jaeger, Paris 2021.

Pourquoi cette défaveur, l’Américain possédant cependant un petit «fan-club» très actif? Parce que l’homme ne répond pas à l’image du «grand artiste américain». Celui que glorifie la critique et qu’achètent les richissimes amateurs à coup de millions. Né en 1890, Tobey fait figure d’aîné, mais non de précurseur pour les non-figuratifs «made in USA». A de rares exceptions près, il est demeuré l’homme des petits, voire des minuscules tableaux. Un péché majuscule au pays où la puissance virile des peintres s’illustre par un concours de gigantisme du type «la mienne est plus grosse que la tienne». Le spectateur doit donc s’approcher, et non pas reculer ce qui n’a pas de sens dans des espaces muséaux voulus immenses. Il est ici permis de tenter une comparaison avec Paul Klee.

Un exil définitif

Que dire encore? Tobey n’est pas chrétien. Ennuyeux, dans un pays où Dieu compte presque autant que le dollar. Comment peut-on acheter un artiste se réclamant du culte Bahaï depuis 1918? Le fait que cette religion promeuve l’union spirituelle mondiale ne suffit pas. Le peintre se déclare en plus homosexuel. Il vit depuis 1940 avec un linguiste. Ce serait aujourd’hui un «plus». La chose restait rédhibitoire dans les années 1960-1970. Enfin, notre homme n’a presque jamais vécu aux Etats-Unis. Après avoir parcouru le monde avant la guerre, puis passé un certain temps à Paris, il a trouvé le moyen de s’éteindre à Bâle. L’exil tient de cette manière du désaveu définitif. Pour les Américains, Tobey ne fait pas partie «des leurs», en dépit de commandes éparses, comme celle en 1962 d’un «mural» pour l’Opéra de Seattle, et d’hommages au MoMA de New York en 1962, puis en 1976.

"Escape From Static", 1968. Photo Succession Mark Tobey, ADAGP, Galerie Jeanne Bucher-Jaeger, Paris 2021.

Il n’empêche, comme je vous l’ai dit, que le peintre possède un «fan-club». Dirigée depuis 1947 par Jean-François Jaeger (aujourd’hui lui aussi âgé à près de 100 ans), la galerie Jeanne Bucher lui consacre régulièrement des manifestations. Il existe quelques collectionneurs fervents. En font partie Jean-Gabriel de Bueil et Stanislas Ract-Madoux. Ils ont créé la Collection de Bueil & Ract-Madoux. A l’origine de l’actuelle exposition (qui s’est vue prolongée jusqu’en février), les duettistes s’en révèlent ainsi également les principaux prêteurs aux côtés de la galerie et du Centre Pompidou. Un gage d’importance, que le geste de ce dernier! L’orgueilleuse institution prête déjà peu aux petits musées. Alors vous pensez! A ce qu’on appelle en France avec un certain mépris «le marché»…

Un livre très bien fait

Il existe donc, en cette période où les voyages demeurent compliqués, un livre. Il se voit diffusé par un grand éditeur (qui se prend du reste pour le principal d’entre eux): Gallimard. L’ouvrage comporte bien sûr la liste et les photos des œuvres présentées. Plus une «chronologie» bien faite. Mais il y a aussi des essais. Des textes ramassés, afin de ne pas lasser le lecteur. Cette publication bilingue français-anglais a donné la plume à Cécile Debray, la directrice de l’Orangerie. «Il était notre Picasso américain», dit-elle. Laurence Bertrand Dorléac analyse le système pictural de Tobey «Dans le tapis du monde». D’autres contributions sont dues à David Anfam, Stéphane Lambert ou Thomas Schlesser. La publication comprend en prime un «florilège» de textes anciens, rédigés entre 1955 et 1968 (2). L’amateur actuel découvre à cette occasion la manière dont Tobey se voyait perçu il y a un demi-siècle. Les écrits actuels se révèlent intéressants, bien sûr. Documentés. Fouillés. Il leur manque juste un peu d’éclat. Tels quels, ils demeurent des dissertations de bons élèves.

Veira da Silva, Jean-François Jaeger et Mark Tobey dans les années 1950. Archives de la Galerie Jeann Bucher-Jaeger, Paris 2021.

Reste que sur Tobey, et en français qui plus est, il n’existe pas grand-chose en librairie. C’est là un bon volume. Et pas trop cher en plus! Il parle d'un grand artiste. Que demander de plus?

(1) Rien aux murs de la Fondation Beyeler non plus.
(2) La galerie Jeanne Bucher-Jaeger a consacré, en plein Quartier Latin, une exposition à Tobey en Mai 1968!

Pratique

«Mark Tobey, Tobey Or Not Tobey», galerie Jeanne Bucher-Jaeger, site du Marais, 5 rue de Saintonge (c’est près du Musée Picasso), Paris, prolongé jusqu’au 12 février. Tél 00331 42 72 60 42, site www.jeannebucherjaeger.com Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 19h. L’exposition doit ensuite aller en 2021 à Lisbonne (où les Jaeger vont ouvrir une succursale), puis en 2022 à Venise. Le livre a paru chez Gallimard. Il compte 192 pages et il est imprimé sur un papier LÉGER. Mais oui, ça existe, de nos jours!

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