Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Une nouvelle traduction bienvenue pour le "Civilisation" de Kenneth Clark

La série TV au succès triomphal de 1969 avait donné naissance à un ouvrage dont la traduction française avait été refusée par l'auteur. A lire! C'est facile!

Kenneth Clark devant son château.

Crédits: Patrick Lichtfield.

C’est une série légendaire de la télévision anglo-saxonne. Je vous rassure tout de suite. Je ne vais pas me mettre à vous parler de Netflix. Avec «Civilisation», nous serions pourtant proches de «The Crown». Mort en 1983, Kenneth Clark fut un ami de la reine mère. Un ami trop intime, ont même susurré les mauvaises langues (1). L’historien de l’art est surtout devenu le grand vulgarisateur de sa discipline. Après des débuts brillants au Fitzwilliam Museum de Cambridge, il s’était vu choisi comme directeur de la National Gallery de Londres en 1934. L’homme avait alors 31 ans. Il avait aussitôt entrepris d’y faire entrer le grand public en racontant les choses simplement. En 1938 était ainsi sorti un livre d’images novateur pour l’époque. Il montrait cent détails d’œuvres des collections, que les visiteurs n’avaient sans doute pas remarqués. Un «best-seller». Clark a ensuite maintenu en vie l’institution, vidée de son contenu, pendant la guerre. Notamment en y organisant des concerts devant un seul tableau.

Le premier plan de la série, devant Notre-Dame. Photo BBC.

Kenneth, que se proches appelaient «K», incarnait l’«upper class». Héritier des cotons Paiskey, il n’a jamais eu besoin de gagner sa vie. De 1955 à sa mort, l’historien a vécu à Saltwood Castle. Une énorme bâtisse médiévale. Windsor. En plus petit tout de même. C’est là qu’il avait réuni sa collection, où Giovanni Bellini côtoyait Zurbaran, Degas, Tintoret, Rodin ou Gainsborough. Son musée personnel. Ses héritiers (dont un fils infréquentable) durent beaucoup vendre en 1984 afin de payer de colossaux droits de succession. «Juliet and her nurse» de Turner obtint alors le plus gros prix jamais enregistré pour un tableau du XIXe siècle. Clark appartenait, ce qui faisait rager le très marxiste John Berger, à ces «dilettantes» ayant tant fait progresser la connaissance culturelle du XXe siècle. Citons Denis Mahon, de la banque du même nom. Ou Harold Acton, l’historien des derniers Médicis. Un Acton sans héritiers, qui a fini par léguer des centaines de millions à une université américaine. Ces gens avaient en commun un sens de l’humour aigu et un goût de l’écriture faisant aujourd’hui défaut à nombre d’universitaires, à la prose aussi sautillante que des actes notariaux.

Kenneth Clark au Bargello de Florence. Photo BBC.

Quand il s’est agi en 1967 pour la BBC de créer une série en couleurs montrant les nets progrès de cette dernière sur le petit écran, la chaîne l’a ainsi confiée à Kenneth Clark. «Au soir de sa vie», comme le dit dans sa préface le traducteur Guillaume Villeneuve. Faisant certes plus âgé que la norme, comme nombre de ses illustres compatriotes, l’historien n’avait pourtant que 64 ans. Autant dire qu’il pouvait accorder deux ans à l’écriture de quatorze épisodes, finalement ramenés à treize (ce qui fit sauter l’évolution du classicisme). «Civilisation» ne devait pas traiter que de beaux-arts. Il fallait inclure la musique ou l’architecture.

Kenneth Clark en 1937. Photo British Comittee.

Clark aurait aimé saupoudrer l’ensemble de notions de droit ou de philosophie. La place, autrement dit le temps, manquait. Et puis l’homme visait le vrai public populaire. Il détestait l’entre-soi, contrairement aux universitaires dont il ne faisait pas partie. Il lui fallait également réduire le champ, tant historique que géographique. Trop restait trop. Les émissions partiraient donc du Moyen Age pour s’arrêter aux temps présent. Seul l’Occident se verrait traité, même si pour Clark un masque africain pouvait se révéler aussi beau que l’«Apollon du Belvédère» (tout le monde n’aurait pas dit ça en 1969!). Les femmes seraient à l’honneur, du moins sur un plan général. Je cite ici une seule phrase: «Le grand art religieux de ce monde est étroitement lié au principe féminin.» Cela peut sembler bien peu. Mais pensez qu’un demi siècle a passé depuis. Le propre des idées est de changer.

Kenneth Clark devant "La Dame à la licorne" au Musée de Cluny. Photo BBC.

A l'arrivée, chaque heure de projection promenait le spectateur, de Notre-Dame de Paris à la Residenz de Würzbourg en passant par les grands ponts américains, l’ingénierie formant sa trame du XXe siècle. Il avait en effet fallu trouver treize grands thèmes. La chose permettait à Clark de parler aussi bien d’idéologie politique que de traite des Noirs (une audace pour l’époque!), d’impression de décadence actuelle et de post-nucléaire. De religion surtout, Clark s’était converti au catholicisme. «Comme c’est étrange», devait-il dire plus tard, «la manière dont mon histoire de la civilisation s’est muée en une histoire de la religion.» Il faut dire que cette dernière se sera montrée mortifère ou créatrice selon les périodes. «Civilisation» contient ainsi un chapitre sur le baroque romain. Il tourne autour du Bernin superstar. Cet art théâtral restait en disgrâce dans les années 1960. Clark avoue du reste son trouble devant autant d’artifices. Sans compter que le côté prévaricateur des familles papales choquait les convictions d’un super-riche votant travailliste. «Le sens de la grandeur est assurément humain, mais poussé trop loin, il devient inhumain.»

Kenneth Clark à l'heure révolutionnaire. Photo BBC.

A sa diffusion début 1969, la série de la BBC a connu un succès public inattendu. Le «blockbuster» total! Il faut dire que, de la TSR romande à l’ORTF française en passant par la RAI italienne, la télévision restait encore un outil éducatif, même aux heures de grande écoute (2). La course à la publicité n’avait pas commencé. Clark reçut des milliers de lettres. Il mit six mois pour répondre à l’essentiel. L’idée d’un livre s’imposa vite. Son auteur s’interrogea sur la manière de l’éditer. Devait-il rétablir les passages trop chronophages pour avoir pu se voir gardés? Inclure des concepts plus ardus, comme ceux des philosophes? Adopter un ton écrit? Sagement, Clark décida de tout laisser tel quel. Le côté parlé avait contribué au succès de «Civilisation». Une série qui venait juste après Mai 68 et prônait le retour à l’ordre. Une chose que lui a reproché la critique des intellectuels de gauche. Mais si Kenneth Clark reflète une culture de classe, très différente de notre vision actuelle, les intellectuels ne forment-ils pas eux-même une caste, un peu comme les brahmanes?

Kenneth Clark devant l'un des grands ponts qui ont selon lui marqué le XXe siècle. Photo BBC.

L’ouvrage s’est très bien vendu, les cassettes de «Civilisation» restant aujourd’hui encore une manne commerciale. Il a logiquement connu une traduction française en 1974. Ce fut une catastrophe. Elle déplaisait tant au francophile et francophone Clark qu’il en interdit la diffusion. Il y eut procès. L’éditeur condamné continua pourtant à vendre sur le Continent un texte que son auteur jugeait trahi. D’où l’actuelle retraduction de Guillaume Villeneuve, qui l’a sortie en Belgique chez Nevicata. Ce nouvel interprète partage les idées du Britannique, comme le souligne une préface mettant en évidence des prolongements. «K. Clark pressentait l’appauvrissement navrant qui résulterait du système binaire de l’informatique et des logarithmes comme de la captation des données personnelles.» Ma grand’mère aurait sans doute déclaré: «On ne va pas vers le beau.» Vous constaterez cette impression de déperdition en lisant «Civilisation», ou en regardant des épisodes de la série. J’en ai vu un en 2014, quand la Tate Britain londonienne avait voué une exposition entière à Clark. Le film tenait très bien le coup.

(1) Une biographie a sensation a raconté en 2016 nombre de ses fredaines extra-conjugales. Il y en avait notamment une avec la collectionneuse milliardaire américaine Jayne Wrightsman.
(2) On imagine mal à la TV en 2021 la comparaison faite par Clark du «David» de Verrocchio, «petit, souriant et habillé», avec celui de Michel-Ange, «immense, terrible et nu». C’était pour lui «comme de passer de Mozart à Beethoven».

Pratique

«Civilisation», de Kenneth Clark, traduit par Guillaume Villeneuve, aux Editions Nevicata, 286 pages. Quelques photos comme illustrations.

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