Banh Evelyne Nicolas Fagot NB

Diplômée de l'Université Paris-Dauphine en Economie et Ingénierie financière et en Finance parcours Assurance et Gestion du Risque, Evelyne Banh est actuellement économiste à la Coface et pour le think tank BSI Economics. Elle a auparavant travaillé au sein du service économique régional de la DG Trésor à Singapour et à Euler Hermes. Ses intérêts portent sur les politiques monétaires et budgétaires ainsi que les enjeux économiques relatifs à l'Asie.

COVID-19: Redémarrage sur la pointe des pieds en Asie du Sud-Est

Berceau de la pandémie, l'Asie n'est plus le continent le plus touché par le coronavirus. Cependant, les économies des pays d'Asie du Sud-Est ont été largement touchées par la crise liée au Covid-19.

A Hong Kong, après avoir été affecté par le SRAS en 2003, c’était comme une impression de déjà-vu. Dès les premières images de Wuhan où le COVID- 19 avait fait éruption, certains sortaient leurs masques. Le jour d’après, la population se ruait dans les pharmacies pour faire un stock de masques, tandis que les boutiques et les supermarchés fermaient à 20h, et les restaurants étaient vides. Contrairement à d’autres économies d’Asie du Sud-Est, Hong Kong a été épargné par le strict confinement de la population. Et pourtant, le hub financier affiche l’une des pires contractions de son activité économique depuis la crise asiatique de 1997, avec une chute de -9,0% (-8,9 % au premier trimestre) en glissement annuel (GA), ou encore -0,1% (-5,3 %) en variation trimestrielle, au second trimestre. La pandémie COVID- 19 a frappé de plein fouet une économie déjà fragilisée par les manifestations des mois précédents où la confiance des consommateurs et des entreprises était déjà au plus bas. Les économies d’Asie du Sud-Est présentent des caractéristiques similaires à celles de Hong Kong. Elles sont majoritairement tirées par la consommation domestique, l’activité manufacturière, le commerce international, le tourisme et les matières premières. Tout comme Hong Kong, elles ont été confrontées aux instabilités politiques juste avant la pandémie. Et tout cela, avec comme toile de fond, les catastrophes naturelles récurrentes et plus intenses au fil des années telles que les typhons, les périodes de moussons et de sécheresse.

Les mesures de confinement ont sensiblement freiné la croissance régionale

Est-il temps de redémarrer les économies d’Asie du Sud-Est, rouvrir les business, les centres commerciaux et les écoles et autoriser les déplacements ? La réponse est sans aucun doute oui, à la vue des mesures de confinement qui ont fortement pesé sur la croissance régionale et qui ont duré entre 2 à 3 mois selon les pays (Viet Nam, premier pays ayant levé les restrictions, Indonésie et Philippines, les derniers). De ce fait, le FMI a révisé ses projections de croissance à -2,0 % pour l’ASEAN-5 fin juin dans le World Economic Outlook.

Le confinement, qui avait commencé en mars dans la région, a entraîné un choc de la demande domestique (représentant plus de la moitié du PIB pour la plupart des pays d’Asie du Sud-Est) et s’est traduit par un recul des ventes de commerce de détail (-16,9 % GA en Indonésie, de -20,5 % GA en Thaïlande et une baisse encore plus prononcée à Singapour avec -40,5 % GA). Ce choc de la demande a conduit à un ralentissement inévitable de la production domestique.

Par ailleurs, les économies d’Asie du Sud-Est sont également tirées par les exportations. Or la demande extérieure a chuté durant la période de confinement : la Malaisie enregistre un recul de -23,8% (GA) en avril, le Vietnam de -12,3% (GA) en mai et Singapour de -4,5% (GA) en mai. Ces trois pays sont particulièrement exposés au ralentissement de la demande de leurs principaux partenaires, l’Union Européenne et les Etats-Unis (respectivement 36 %, 19 % et 13 % de leur PIB selon les données de l’UN Comtrade), au moment où ces deux pays ont adopté des mesures de confinement en mars.

Ce double choc a alors pesé sur l’appareil productif avec une contraction des indices PMI d’IHS Markit qui persiste en mai : Thaïlande 41,6 (36,8 en avril), Vietnam 42,7 (32,7), Malaisie 45,6 (31,3), Singapour 46,8 (28,1), Philippines 40,1 (31,6) et Indonésie 28,6 (27,5). La reprise de la production restera conditionnée à la rapidité de la levée des mesures de confinement non seulement au niveau domestique mais aussi à l’international, du fait de la dépendance au commerce extérieure des pays de la région. Au vu des chiffres récents, le retour aux niveaux pré-covid semble difficile à atteindre cette année.

Le déconfinement: vers un retour à la normale?

Afin de soutenir et relancer l’activité, les gouvernements ont dévoilé de larges plans de relance budgétaire et monétaire, quitte à creuser leur déficit public et voir leur notation de crédit dégradée par les agences de notation (telle était le cas de l’Indonésie). Entre l’annonce de ces plans de relances et leur approbation, les mesures ne se traduisent pas immédiatement dans l’économie réelle ou peuvent être vues comme des bombes à retardement. Par exemple à Singapour, le gouvernement a mis en place les mesures temporaires (COVID-19 Act 2020) en avril pour ralentir la faillite des entreprises qui grimpait déjà en 2019, avant la pandémie. Or ces mesures ne dureraient qu’entre 6 mois et 1 an, ne déplaçant ainsi le problème vers la deuxième partie de l’année ou en 2021. Nous assisterions alors à une augmentation des faillites d’entreprises post-covid, provoquant une hausse du chômage au niveau régional.

La croissance régionale est également tirée par le tourisme, représentant en moyenne 10 % du PIB. Si les mesures de confinement ont réussi à endiguer la pandémie rapidement (comme c’est le cas au Vietnam ou en Thaïlande), les frontières sont encore toutefois fermées alors qu’en Europe, plusieurs pays les ont déjà rouvertes au niveau régional. Et pourtant, la croissance économique de la Thaïlande et du Vietnam est majoritairement tirée par le tourisme (pour le Vietnam 6% du PIB et la Thaïlande 21%), et notamment étranger.

Par conséquent, bien que la réouverture des villes et de l’activité semble nécessaire, elles ne signifient pas pour autant un rebond de l’activité dans l’immédiat. On s’attendrait à une reprise très progressive, en U, du moins dans cette région dans les mois prochains.

Le retour aux niveaux pré-covid ne se ferait que potentiellement en 2021 et à condition que les gouvernements réagissaient rapidement à l’augmentation des infections.

A l’instar de leurs voisins comme la Corée du Sud et la Chine, il fallait donc arrêter l’hémorragie que subissait leurs économies et redémarrer dès que possible l’activité, en rouvrant les businesses. Or, certains pays ont relâché les mesures de confinement relativement tôt, autorisant les déplacements à travers le pays, les commerces et les écoles à rouvrir alors que les infections journalières se chiffrent encore à 3 ou 4 chiffres, comme aux Philippines et en Indonésie – et qui n’ont pas encore atteint le pic de la pandémie. Pour les autres pays, ils ne sont pas à l’abri d’une potentielle deuxième vague d’infections. L’émergence d’un nouveau cluster pourrait inciter les gouvernements à réintroduire les mesures de confinement (comme c’était le cas récemment à Pékin, au marché Xinfadi) et la reprise économique subirait alors davantage d’interruptions.

Cela dit, ces nouvelles potentielles hausses pourraient être plus rapidement adressées si les gouvernements introduisaient des méthodes de traçage et de tests massifs. Or, de larges disparités sont notables au sein de la région, selon le degré de développement et les infrastructures des pays. En effet, selon les données de Worldometer en juin dernier, au moment de la rédaction, le taux de test à Singapour est plus élevé (>83,562 par million) contre >23,574 en Corée du Sud qui a réussi à maîtriser la pandémie grâce aux tests massifs - suivi par la Malaisie (>19,117), la Thaïlande (>6,708), le Vietnam (>2,826), l’Indonésie (>1,881) et les Philippines (>4,717).

A première vue, nous pourrions affirmer que redémarrer ces économies paraît relever du bon sens au vue de l’impact économique induit par les mesures de confinement. Pourtant, compte tenu de leur démographie, de la qualité de leurs infrastructures et la rapidité de la réponse des gouvernements, c’est potentiellement du quitte ou double pour certaines économies. Soient-elles seront parvenues à endiguer la pandémie et la reprise se rétablirait très graduellement grâce à une réponse rapide des gouvernements dès les premiers signes du COVID- 19 sur leur territoire ; soit la situation pourrait s’empirer pour d’autres économies où le niveau d’infections journalières reste élevé, les tests peu nombreux, ralentissant les décisions gouvernementales et retardant davantage toute reprise économique.

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