Deschenauxmarie

Analyse de stratégies de communication

Post graduée en communication, Marie Deschenaux a réalisé de nombreuses opérations de communication de grandes envergures ; elle s’est vue notamment confier des mandats par Médecins sans Frontière (MSF), la RTS, l'Université de Genève, le Parlement européen de la jeunesse pour l’eau (État de Vaud), Terre des hommes,...

Passionnée par les sciences humaines, la psychologie et l’actualité, les relations publiques se sont imposées à elle comme un outil pour comprendre, analyser et mettre en place des opérations qui mettront en lumière des actions ciblées via différents canaux.

Aussi à l’aise en talons qu’en baskets, cette boulimique de travail est convaincue que l’information provient du terrain et qu’une stratégie de communication doit être flexible.

C’est lors de ces voyages que Marie constate que la communication joue un rôle central dans notre société. En parallèle de ses activités, elle dirige deux cours pour les futurs spécialistes RP pour les comptes du Sawi et l’ESM.

Procès Monsanto: Paul François, il plie mais ne cède pas

Cela fait plus de 15 ans que Paul François, un agriculteur charentais, se bat contre la firme américaine Monsanto, devenue propriété de Bayer en 2018. Un combat juridique et surtout une grosse bataille de communication. Retour sur une guerre des nerfs.

  • Devenu lanceur d'alerte malgré lui, Paul Francois plie mais ne cède pas face à Monsanto devenu propriété de Bayer.

    Crédits: L.François
  • Emmanuel Macron pendant sa campagne présidentiel, avait promis de faire de la question du glyphosate, une question centrale. Aujourd'hui, les promesses semblent loin.

    Crédits: AFP

Le 27 avril 2004, comme depuis de nombreuses années, Paul François, épand un herbicide appelé Lasso sur ses récoltes. Il a plusieurs hectares à couvrir. L’agriculteur français jongle avec les substances chimiques de la marque américaine Monsanto. Elles sont conservées dans un endroit fermé. A l’entrée, un panneau sur lequel figure une tête de mort.

Paul François sait que ces produits sont à manier avec prudence. Ce jour-là, il veut contrôler si sa cuve est bien propre. Il l’ouvre, se penche à l’intérieur et c’est l’accident! Un nuage toxique s’en échappe, il le respire à plein poumon. «M…, la cuve n’est pas vide», pense-t-il tout de suite.

Il saute sur le sol, mais sa tête tourne déjà. Sylvie, sa femme, infirmière de profession, le voit traverser la cour alors qu’elle discute avec des amis. Paul François passe en trombe et s’excuse de ne pas s’arrêter. «Je viens de respirer un puissant désherbant!». Elle retrouve son homme, qui après s’être passé de l’eau sur le visage, est étendu. Elle comprend vite qu’il n’y a pas une minute à perdre. Il faut aller aux urgences. Paul François peine à marcher seul.

C’est le début d’innombrables allers-retours à l’hôpital. En février 2005, les médecins de l’hôpital d’Angoulême, dans le Sud-ouest de la France, donne pour la première fois un diagnostic: troubles neurologiques et intoxication. Son mal provient de son empoisonnement.

    Il veut être reconnu comme une victime de Monsanto. Il s’engage alors dans un bras de fer contre le géant de l’agrochimie.

    Joint par téléphone, Paul François est sur la route. «J’ai une conférence demain à donner. J’essaie de sensibiliser au mieux la nouvelle génération. J’ai deux heures de route devant moi, je peux donc répondre à toutes vos questions». La voix est claire et directe, l’agriculteur n’est pas entouré par une horde de communicants.

    Nous parlons de son livre, Un paysan contre Monsanto qui retrace son parcours de manière détaillée. La première question est assez logique. Comment devient-on une icône de la lutte contre ce mastodonte de l’agrochimie? «Je ne l’ai jamais imaginé, au départ. C’était une question d’assurance. J’ai été en arrêt maladie très souvent.»

    Paul François a voulu comprendre ce mal qui le ronge. Il surfe sur internet. «J’ai découvert que le Lasso, ce puissant herbicide, était déjà interdit au Canada. Je me suis dit mais pourquoi nous, paysans français, sommes autorisés à l’utiliser?»

    Première étape: il faut prouver que le produit est toxique et Monsanto sait bien communiquer. Du côté du paysan charentais, on sait qu’il faut rester factuel et faire appel à la science. C’est son frère Patrick qui fait de la question scientifique son cheval de bataille. Encore faut-il dégotter un spécialiste impartial et crédible. Il se met en recherche, tel un fin limier, de la caution scientifique qui fera avancer le dossier.

    Dans cet océan de chiffres, il est quasiment impossible pour le commun des mortels de décrypter les recherches dans le domaine sans un expert à l’appui pour décortiquer des chiffres.

    Paul François poursuit: «C’est difficile d’entendre que vous êtes un menteur, un affabulateur… Au-delà du combat de rapports scientifiques, ils ont tout remis en cause jusqu’aux compétences de ma femme infirmière. Moralement, c’était très difficile et ça l’est encore.»

    Alors que Paul François se bat contre un monstre de l’agrochimie qui ne pèse pas moins de 13,5 milliards de dollars, il se voit lâché par ses pairs qui l’accusent de vouloir faire de l’argent sur le dos de la firme. Considéré par certains même comme un traître de la profession. La pression monte d’un cran.

    «Les gens de la région ont mal accepté cette plainte contre Monsanto. Nous avons des réactions très virulentes et cela spécialement sur Twitter. Nous essayons malgré tout de répondre mais que voulez-vous faire quand on vous répond en vous menaçant?», dit Claire, responsable de l'association Phyto-victimes créée par Paul François. 

    En février 2012, Monsanto est condamné par le Tribunal de grande instance de Lyon à payer des dommages et intérêts au paysan. «C’était un vrai soulagement, j’étais enfin reconnu comme victime par la justice», commente Paul François.

    En 2015, les avocats de Monsanto s’emploient à faire reconnaitre que leur produit n’est pas nocif, s’il est bien manipulé. De toute évidence pour la partie adverse, Paul François en se penchant de sa cuve, a été imprudent. «J’ai dû tout prouver jusqu’à l’achat du produit», explique l’agriculteur.

    Une stratégie de communication bien rodée est alors mise en place par Monsanto. Son but? Détruire. Les relations publiques passent à l’action, n’hésitant pas à violer toutes les règles élémentaires de déontologie du métier. Cette stratégie que certains appellent «homme de paille» est redoutable.

    Prenez soin d’attaquer et de déformer tous les propos de l’opposition. Appuyez cela par de virulents plaidoyers devant une cour de justice. Vous donnerez ainsi à l’opinion publique alors une image déformée de ce qui se passe. Ce sophisme est utilisé pour tuer la réputation, le moral et toute crédibilité de votre adversaire. Usant psychologiquement, cette pression constante arrive à bout des adversaires les plus redoutables.

    Paul François s’ingénie à me faire comprendre la pression quotidienne. «En France, lorsque vous faites une petite modification dans un dossier, un huissier doit venir vous le notifier. Nous avons vu une fois par jour, un huissier se pointer chez nous et parfois, c’était même jusqu’à deux fois par jour.» Une pratique coutumière chez Monsanto. Des scientifiques anglais en ont fait les frais et racontent l’enfer qu’ils ont vécu dans le documentaire de Marie-Monique Robin.

    Le 7 juin 2018, Bayer rachète Monsanto pour la somme de 63 milliards de dollars. Bayer promet alors une communication plus transparente et de couper avec les pratiques scabreuses de Monsanto.

    Lorsque j’essaie de les joindre, je tombe une première fois sur une attachée de presse en vacances. Puis elle passera le témoin, deux semaines plus tard, à un collègue qui me demande de lui faire parvenir mes questions par écrit. Un nouveau mail arrive. Cette fois, la demande est de traduire les questions en anglais. Je m’exécute. Je reçois quelques jours plus tard les réponses suivantes.

    Extrait du retour de mail signé Patrick Kaiser (Head of communication Switzerland de Bayer):

    Réputation de Monsanto / accusations contre Monsanto et les agences de relations publiques

    Nous avons toujours su que dans certains pays, Monsanto ne jouit pas d’une très bonne réputation – principalement en Europe. Nous relevons ce défi en continuant de renforcer le dialogue avec la sphère publique, et en conduisant cette acquisition selon nos critères, comme nous le faisons dans tous nos autres domaines d’activité. Dans le monde entier, la croix de Bayer symbolise la confiance, l’expertise et la qualité.

    Dans le cadre de l’intégration de Monsanto, nous œuvrons à contrôler et évaluer toutes les initiatives existantes de Monsanto. Pour cela, nous appliquons les principes de transparence et d’ouverture au dialogue que suit Bayer. Récemment, nous avons annoncé toute une série de mesures qui nous permettront de renforcer davantage notre engagement du point de vue de la transparence et du développement durable.

    Bayer trancherait donc avec les pratiques de communication de Monsanto. J’ai voulu savoir qu’en pense Paul François. Il balaie d’un revers de la main, la communication soignée du groupe. «Ça ne change rien. C’est du blabla.»

    En novembre 2016, l’espoir renait avec l’annonce de la candidature d’Emmanuel Macron à l’élection présidentielle. Le candidat Macron promet: «Nous placerons la France en tête du combat contre les perturbateurs endocriniens et les pesticides» et Paul François y croit. L’agriculteur voit en ce jeune candidat un allié de poids.

    Pourtant, une fois élu, le président Macron reviendra sur sa promesse, cédant ainsi du terrain à la FNSEA, la très puissante Fédération nationale des syndicats des exploitants agricoles, qui œuvre activement en faveur de l’industrie agrochimique selon Le Monde. Face aux lobbyistes, il repoussera les promesses de campagne.

    Déçu, Paul François ne se cache pas son amertume. «C’est un scandale! Macron s’est engagé et il cède aux pressions politiques et surtout aux lobbies. L’histoire se chargera de juger ses faits.»

    À écouter le paysan, Emmanuel Macron aurait manqué à sa promesse électorale à la faveur des puissants lobbyistes. Je cherche à savoir comment l’Élysée se positionne face à ce retournement.

    Il faut attendre plusieurs semaines et surtout envoyer plusieurs emails, la valse des communications au sien du Palais ne facilite pas l’obtention de réponses. Pourtant l’improbable se produit, mon téléphone sonne et un attaché de presse de l’Élysée reprend mes questions envoyées par email: «Nous sommes en train d’étudier des alternatives afin de pouvoir permettre aux agriculteurs de se passer du glyphosate.»

    L’attaché de presse de l’Élysée, pratique le politiquement correct et me renvoie bien vite au ministère de l’agriculture. Je n’en saurais pas beaucoup plus. De retour devant la justice en 2019, Paul François remporte une nouvelle victoire. La cour d’appel de Lyon reconnait à Paul François le statut de victime. C’est en visionnant les images à la sortie du tribunal que nous pouvons voir les traces de ce combat, sur l’homme. Nous en discutons.

    «Oui, je suis modéré. Je sais que ce n’est pas fini. Je suis à sec financièrement et endetté. Mon avocat travaille bénévolement, mais tous les frais de procédures sont à ma charge et cela se chiffre en milliers de francs. Pour pouvoir continuer mes filles ont eu l’idée d’organiser un crownfunding. Nous avons récolté plus de 80'000 euros mais…»

    Il marque une pause: «Je ne sais pas si je pourrais tenir jusqu’au bout. Ma santé est fragile.» L’homme s’arrête, ému. «J’ai perdu ma femme, mon soutien, mon pilier, elle est morte à la suite d’un AVC et je suis certain que cela est en lien avec le souci que nous avons avec ce procès sans fin. Mes filles sont derrière moi et elles m’ont promis de continuer ce combat. Nous ne céderons pas. Cette firme détruit notre avenir et notre santé.» 

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