Zaki Myret

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Myret Zaki est journaliste indépendante et responsable de la Filière communication au CFJM (Centre de formation au journalisme et aux médias). Entre 2010 et 2019, elle a travaillé au magazine Bilan, assumant la rédaction en chef à partir de 2014. Elle avait auparavant travaillé au Temps de 2001 à 2009, dirigeant les pages financières du journal. Ses débuts, elle les avait faits à la banque Lombard Odier dès 1997, où elle a appris les fondements de l'analyse boursière. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage d'investigation, "UBS, les dessous d'un scandale" qui lui vaut le prix Schweizer Journalist. En 2010, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale", puis en 2011 "La fin du dollar" qui prédit la fin du statut de monnaie de réserve du billet vert. En 2016 elle signe «La finance de l'ombre a pris le contrôle».

Trump ne serait rien sans la crise sociale

Derrière l'insurrection de Capitol Hill: l'aggravation des inégalités de richesses en Amérique et la stagnation des petits salaires, qui ne profitent pas des records boursiers.

Nous avons tous été bouleversés par les événements qui se sont produits à Washington le 6 janvier, quand des dizaines de partisans pro-Trump ont envahi le Congrès. Cette sidération passée (ou presque), autre chose doit nous bouleverser: l’essentiel manque, dans l’analyse des causes. A savoir les facteurs socio-économiques qui sous-tendent cette crise historique. D’innombrables commentaires ont répété les mêmes constats, qui ne font qu’effleurer la surface: on a pu lire que cette «invasion conservatrice caucasienne», comme l’appelle un éditorialiste du Guardian, est le fait de l’extrême-droite, que ces nationalistes blancs sont endoctrinés par Trump, sont adeptes de QAnon, et que c’est le résultat de quatre années de vérités alternatives et de complotisme. Ou encore, des analyses psychologiques de type «ces manifestants s’inventent des ennemis et feignent d’être oppressés juste pour se sentir importants». Ou encore: «de toute façon l’Américain moyen porte en lui la culture de la violence et le goût du port d’armes». Et voilà. C’est un peu maigre, et c’est même dangereux de rester à la surface des choses.

Une crise sociale qui s'accélère

Et si le conspirationnisme ou la radicalisation idéologique puisaient dans un terreau bien plus profond, celui de conditions sociales fortement dégradées au fil des décennies? Qui reconnaît, et prend la responsabilité pour les conséquences sociales des politiques menées? A-t-on oublié les très nombreuses analyses qui, en 2016, documentaient le déclassement des travailleurs blancs du centre de l’Amérique lié aux effets de la globalisation et du nivellement des salaires mondiaux par le bas? A-t-on remarqué que ces manifestants ne sont pas issus de classes supérieures, mais de classes populaires? Les pires extrémismes ont toujours un soubassement économique. Une société prospère et égalitaire ne connaît pas de tels déséquilibres. Au Moyen-Orient, c’est la paupérisation massive des sociétés arabo-musulmanes dès les années 1980 qui a fourni, du Maghreb au Levant, le terreau préalable à l’islamisation, un expédient simple au délabrement social, économique, éducatif, et culturel vécu par les classes moyennes et populaires.

Depuis 2009, on assiste à une crise sociale qui s’accélère. De quelque 49 millions d’Américains qui étaient à la soupe populaire il y a 10 ans, ils sont encore 38 millions aujourd’hui. Ceux qui ont retrouvé du travail l’ont fait à des salaires très bas et au prix de cumuls de petits boulots.

Salaires vs bourse: le grand écart

D’un autre côté, les marchés financiers ont été favorisés comme jamais auparavant par la banque centrale depuis maintenant 12 ans, avec un soutien permanent à la hausse des marchés, créant un écart de richesses phénoménal entre les détenteurs de placements boursiers et les simples salariés. Le plus étonnant est que les indicateurs d’inégalités les plus ahurissants soient publiés régulièrement par le Financial Times, Goldman Sachs, et Bloomberg, et qu’ils se retrouvent si peu dans les commentaires des médias et des observateurs politiques et économiques de la crise. Alors qu’entre 1975 et 1983, il fallait à un salarié moyen américain moins de 20 heures de travail pour s’acheter une part de l’indice boursier S&P 500, les économistes ont calculé qu’il lui faut désormais plus de 141 heures de travail pour s’offrir une unité de l’indice d’actions. Un record qui choque même les analystes financiers et qui signifie que la valeur du travail chute rapidement en comparaison avec la valeur boursière.

Il ne s’agit pas de nier l’extrémisme idéologique des manifestants de Capitol Hill, mais de comprendre que ces derniers ne sont pas uniquement des «partisans de Trump». Ils existaient avant l’élection de celui-ci. Lui n’est que le révélateur de leur frustration sociale. Or il est inquiétant de constater qu’aucun lien n’est fait avec la dégradation des conditions sociales aux Etats-Unis, où le salaire réel des travailleurs masculins n’a pas augmenté en 40 ans. Il a même reculé entre 1979 et 2019, pour les 90% des revenus les plus bas (recul de -3% pour les 50ème percentile, et de -7,7% pour les 10% aux revenus les plus bas). 

Pas de réel "effet de richesse"

A l’inverse, la bourse a été multipliée par 38 sur la même période, et a surtout quadruplé depuis 2009. Autre comparaison, tout aussi éloquente: dans la décennie qui a suivi la crise financière de 2008, le salaire horaire moyen a progressé à un taux annuel de moins de 3% par an. Pendant ce temps, si quelqu’un avait investi dans l’indice d’actions S&P 500 à son point bas de 2009, il aurait obtenu une «augmentation» de 400% en rendement boursier, soit plus de 17% par an. Tant mieux pour les investisseurs; sauf que les 10% des plus hauts revenus détiennent plus de 88% de la valeur des actions, dont ils ont récolté l’essentiel des gains, tandis que 90% des familles américaines détiennent 12% de la valeur des actions. Quant au 1% des Américains les plus riches, ils détiennent plus de 50% de la valeur des actions, d’après le Financial Times, qui cite les calculs de Goldman Sachs. Depuis 1990, les plus riches ont acheté pour 1200 milliards $ d’actions, tandis que le reste de la population en a vendu pour plus de 1000 milliards. «Ce fossé de richesses s’explique par les salaires stagnants de nombreux Américains, explique le FT, qui a limité leur capacité à participer aux gains boursiers de la décennie écoulée. Malgré le krach des dotcom en 2000, et la crise de 2008, le marché américain a décuplé depuis 1990, et l’essentiel des gains est allé aux tranches les plus aisées de la population».

Ainsi, l’«effet de richesse» de la hausse boursière est un leurre. Et la vision du chauffeur de taxi ou du coiffeur qui s’emballent pour les actions Tesla ou Uber est trompeuse. Le surendettement, la précarité, la cherté des actions constituent autant de barrières pour une participation des classes populaires à la fête boursière. Une action Tesla valait 1,8 $ en 2010. Elle en vaut 816 $ aujourd’hui. Difficile à acquérir pour des salaires qui eux, n’ont pas bougé sur la période.

Un combat de droite comme de gauche

Face à ces scènes apocalyptiques de Capitol Hill, on oublie donc 90% de l’Amérique. Celle-ci subit le creusement sans précédent des inégalités, engendré par le favoritisme boursier (appréciation des investissements) et par la globalisation (déflation des petits salaires). Ce problème ne devrait pas inquiéter uniquement un Bernie Sanders, mais devrait attirer l’œil le plus libéral de droite. Car les événements que l’on vit aujourd’hui ont un lien incontestable avec ces déséquilibres sociaux sans précédent depuis l’après-guerre. Dans ce pays d’outre-Atlantique où pour la première fois, les 400 familles les plus riches payent un taux d’imposition inférieur aux 50% des ménages les plus pauvres, c’est aujourd’hui la bourse qui est la plus subventionnée, grâce à l’activité incessante de la planche à billets, tandis que la masse des salariés, faute de pouvoir d’achat, est poussée à se surendetter et à cumuler des jobs sans qualité ni sécurité.

Mais tombant toujours dans le même piège, les commentateurs passent à côté de la question sociale, aveuglés peut-être par les records des indices. De fausses conclusions pourraient mener à renouveler les mêmes erreurs de politique économique, et à passer à côté de solutions permettant de ressusciter la classe salariée. Si Joe Biden a clairement fait campagne en faveur d'un rééquilibrage, rien ne garantit qu’il sera en mesure de relever les impôts. C’est un pays où les taux d’imposition, tout comme les taux d’intérêt, ont une fâcheuse tendance à baisser facilement et à remonter de plus en plus difficilement, malgré le coût social croissant de ces politiques.

Inégalités, l'angle mort

Le creusement des inégalités en Amérique est l’angle mort du phénomène Trump. Se détourner de ce fait et le balayer d’un revers de main est problématique. D’aucuns répondront que les manifestants ne scandent pas «Le coefficient de Gini s’est détérioré!!», ni même «il faut redistribuer les richesses!». Non, en effet. Mais l’erreur serait de croire que les slogans brandis vont analyser le problème sous l'angle académique. Non, les slogans sont plutôt des indicateurs du rejet de l’étranger, des élites, et de la globalisation. Qui ne sont pas seulement pure méchanceté, bêtise, complotisme, haine gratuite. Nombreux sont ceux qui se contentent de ces plates explications, mais c’est là qu’il convient d’abandonner le discours de café du commerce, pour tâcher de nous hisser, nous-mêmes, au plan de l'analyse universitaire.

Il faut revenir à la question de départ, celle qu'on avait abordée en 2016: pourquoi ce désaveu des Démocrates, cette prédisposition à suivre un leader fou, populiste, tenté par la dictature? Des candidats comme Trump, il y en a eus par le passé, mais ils n'ont pas eu la même rampe de lancement,  le même écho. Qu'est-ce qui a fait que cette fois, l'homme a trouvé son public? Ce choix, et ce mécontentement, reposent-ils uniquement sur la personne de Trump, sur l’effet des réseaux sociaux? Biensûr que non, pas seulement. Il faut s'interroger comment cette partie de l'Amérique en est venue, comme les Brexiters au Royaume-Uni, et les Gilets Jaunes en France, à retirer à ce point sa confiance dans la parole des institutions. En réalité, les cas américain, anglais et français sont même très loin d'être isolés: les mouvements sociaux se sont multipliés partout dans le monde depuis quelques années. Mêmes causes, mêmes effets.

Chute générale de la confiance

Il se trouve que des gens ont déjà planché sur ces sujets. Et même amené des réponses: des économistes, sociologues, psychologues sociaux, épidémiologistes sociaux. Ils ont montré comment le fait de vivre dans un pays où les inégalités sociales sont exacerbées, tout en ayant intériorisé l’idéologie du mérite, fait que l’on s’attribue son propre échec et que l'on vit une forme de déshonneur. Et comment ceci est directement associé, entre autres, à une chute de la confiance vis-à-vis du monde de manière générale. Ces individus ne se méfient pas seulement de l’establishment, des médias, ou des politiciens de Capitol Hill. Ils se méfient de tout le reste du monde, s’enferment à double tour, s’arment jusqu’aux dents, achètent des chiens de combat. C’est sur ce terreau préexistant qu’a prospéré Trump.

Certains chercheurs n’ont pas attendu que Trump soit élu, ou que le Capitole soit assiégé, pour se poser ce genre de questions. Wilkinson & Pickett, par exemple, ont comparé le niveau de confiance qu’éprouvent les citoyens dans des pays égalitaires, versus inégalitaires. A l’affirmation «la plupart des gens sont dignes de confiance», dans les pays égalitaires comme la Suède, ils sont 64% à répondre par l’affirmative, alors qu’ils sont moins de 38% aux Etats-Unis (chiffres 2014). La différence est considérable; et cet indice varie en raison exacte des inégalités de revenus. A l’intérieur même des Etats-Unis, les Etats les plus inégalitaires sont ceux où la confiance réciproque est la plus basse. Le Dakota du Nord affiche 67% comme la Suède, mais la confiance chute à 17% dans le Mississipi (un Etat fortement pro-Trump lors des élections de 2016 et de 2020). Un résultat directement corrélé là aussi aux inégalités. Il n’en fut pas toujours ainsi. En 1960, 60% des Américains répondaient par l’affirmative à la question de la confiance.

Le secours des sciences sociales

Il y a donc eu un vrai déclin de ce capital social précieux qu’est la confiance, en l’espace de 60 ans. La confiance en particulier dans les gouvernements et institutions publiques marque aussi un recul depuis 2009 dans les pays de l’OCDE, d’après un sondage mondial de Gallup World Poll. Ceci est concomitant à la stagnation des salaires réels médians dans l’OCDE. Ils n’ont augmenté que de 0,8% entre 1995 et 2013 (et de 0,5% pour les Etats-Unis). 

Ne faisons pas comme Trump, revenons aux faits et aux chiffres et aux sciences sociales. Et surtout, intéressons-nous rapidement à ces 90% qui sont en majorité modérés malgré tout. L'Amérique, ce n'est pas juste la Californie, ou la vie fantasmée des séries Netflix. Les 90%, dont s'inspire moins l'industrie culturelle, n'ont pas cette vie. Une part croissante d'entre eux participe de moins en moins à l’investissement, à l’épargne, à la consommation. Ils se projettent de moins en moins dans un destin commun. Et on s'attendait, malgré tous ces facteurs sociaux détériorés, à les voir coopératifs, optimistes et hautement confiants. 

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